Prisonnière de son amour – 35 – Réveil

Chapitre 35

 Réveil 

Hugo scruta le visage émacié d’Harald, chercha un signe de son réveil. Il soupira déçu que ses attentes restent vaines. Il saisit le bras, le plia et le déplia en respectant à la lettre les consignes de Kathleen. Il ne comprenait pas son acharnement à le forcer à s’occuper ainsi d’Harald soir et matin, mais la tristesse qu’elle cachait si mal l’incitait à obéir pour voir luire, ne serait-ce qu’une seconde, l’espoir dans les yeux saphir. 

Harald « dormait » depuis maintenant un mois, à leur grand désarroi. 

Hugo ne doutait plus du fort attachement de la jeune femme à l’égard du chevalier. Depuis le départ de John, la jeter hors de la chambre du blessé réclamait des trésors de patience ou de persuasion, surtout si le chien s’interposait. Le terrible animal ne quittait pas sa maîtresse d’un pas et un simple grognement avertissait que rien ni personne n’approcherait à moins d’y perdre un bras, une jambe ou pire la vie. Un sourire effleura les lèvres d’Hugo. Il en était un autre subjugué par l’autorité douce de la maîtresse des lieux. 

— Si tu ne veux pas qu’Attila ne se transforme en mouton et devienne un bon à rien sur un champ de bataille, tu devrais te réveiller Harald, murmura-t-il un accent d’admiration dans la voix. 

Un rire le secoua en se remémorant la fureur de Duncan lorsqu’il avait découvert Kathleen perchée sur le dos d’Attila au retour d’une promenade certainement échevelée. Excité par son enfermement, l’étalon montrait de dangereux signes de nervosité et Kathleen avait décidé de le sortir. Hugo avait tenté de la dissuader, mais la détermination bornée de la jeune femme avait gagné la partie. Sans nul doute, elle possédait un instinct sûr et une persuasion douce pour contraindre le cheval à lui obéir. Désormais, tous les jours, ils voyaient l’irascible animal déambuler sur les chemins du domaine, la longue natte brune aux reflets auburn fouettant ses flancs sans qu’il en prenne ombrage, le grand chien à ses côtés. Malgré la nonchalance débonnaire du trio, personne n’osait s’approcher à moins de deux mètres pour éviter crocs ou sabot si d’un mot la cavalière ordonnait l’attaque. 

Hugo frémit à l’évocation de l’agression perpétrée contre Kathleen par quatre canailles résolues à la violenter. Ou pire ? 

Alerté par le cor, il s’était précipité dans la cour du château pour découvrir la raison de l’alarme. Duncan sautait déjà en selle et partait à bride abattue vers la faille. Il avait suivi, les mauvais souvenirs à l’esprit. À leur arrivée, quatre hommes gisaient au sol, l’un éventré, l’autre la tête fracassée, un troisième égorgé et le dernier un poignard planté dans le cœur. Recroquevillée sur elle-même, Kathleen serrait Finn entre ses bras ensanglantés tandis qu’Attila se cabrait à leur approche. 

— Kathleen ! 

Duncan s’était précipité, aussitôt arrêté par l’attitude menaçante d’Attila. 

Sous le choc, la jeune femme s’était redressée, tremblante, le visage marqué par la frayeur, la main agrippée au cor. D’un geste, elle avait calmé la hargne de l’étalon, et s’était jetée dans les bras de Duncan. Confusément, elle avait raconté l’attaque brutale des brigands, la manière dont Attila et Finn l’avaient défendu de la vindicte des agresseurs. Depuis ce jour, Duncan montrait des signes de défiance de plus en plus grands envers les voyageurs. Il surveillait Kathleen avec une acuité redoublée et lui interdisait de quitter la forteresse sans être escortée par deux gardes fidèles et sûrs. 

Que redoutait-il ? se demandait Hugo, agité par un trouble angoissé. 

La missive arrivée à son intention trois jours auparavant accentuait son malaise. Des forces sournoises sapaient les efforts de John à maintenir Harald dans sa charge de comte de Silkoch, incitaient Henri à le déchoir de son titre et à nommer un nouveau seigneur au plus vite. Dans l’histoire, Kathleen représentait un fétu de paille et sa disparition soudaine arrangerait l’affaire pour résoudre le problème. John le mettait en garde et réclamait des nouvelles d’Harald et l’annonce immédiate de sa mort ou de son réveil. Le sort de la maîtresse des lieux dépendait de la guérison de son époux. 

Duncan entrevoyait-il le danger ? 

Avec hargne, Hugo malmena le corps inerte avec une envie folle de frapper le dormeur pour qu’il sorte enfin de son étrange sommeil. Au passage, il admira la cicatrise délicate sur l’épaule, inspecta la jambe débarrassée depuis deux jours de ses bandages. Elle lui paraissait saine et solide, même si Kathleen lui interdisait d’y toucher. Elle se chargeait elle-même de cette partie des soins, massait le membre blessé avec cette mixture noire et nauséabonde à vous soulever le cœur. La peau en gardait des traces charbonneuses jusqu’à mi-cuisse et une odeur de vase. 

Le bruit de la canne l’avertit de l’arrivée de celle qu’il nommait la « sorcière ». Ewana l’impressionnait par son savoir malgré son allure de pouilleuse. John avait ri de la frayeur que la vieille femme instillait chez son compagnon par ses regards d’une acuité tranchante, ses paroles crues et flagorneuses ou son irrévérence envers tous. 

— Ne te fie pas à la pauvre mise, Hugo. Cette femme possède des ressources dont tu n’as pas idée. Malgré tout, évite de la contrarier, elle pourrait te lancer quelques sorts désagréables, s’était franchement moqué John avant son départ. 

La porte s’ouvrit devant la matrone à l’allure bancale. La canne martela le sol et avertit Hugo de la mauvaise humeur de la visiteuse. Elle s’approcha du lit d’une démarche claudicante, posa la branche noueuse sur le bord de la couche et le poussa d’un geste autoritaire. La main sur la cicatrice blanchâtre, elle ferma les yeux, inspira longuement, le visage dénué de sentiments. Hugo l’observa, impressionné par l’insolite sensation qu’elle créait autour d’elle lorsqu’elle auscultait Harald. Certains prétendaient que la bonne femme possédait des pouvoirs accordés par le Diable en personne, d’autres, les plus nombreux, vouaient à la vieille femme une dévotion respectueuse non sans se signer dès qu’elle tournait le dos. Elle sauvait des vies, il l’avait constaté de ses propres yeux pendant l’accouchement de cette pauvre fille que tous croyaient déjà morte. Contre toute attente, le bébé chétif et inerte que le prêtre confiait au ciel avait survécu grâce aux soins éclairés de la guérisseuse et de Kathleen. 

Le grognement d’Ewana se transforma en crissement rauque et désagréable. Un rire. 

— Voilà qui est de bons augures ! 

Elle se frotta les mains l’une contre l’autre, les posa sur les tempes et spaslmodia une incantation dans un langage inconnu aux accents âpres. Au bout d’un long moment, elle se redressa et frappa le torse de trois coups brutaux, un sourire à la bouche. Hugo sentit son cœur s’accélérer, un espoir gonfla sa poitrine. 

— Il était temps ! déclara-t-elle avec satisfaction. 

— Il se réveille ? 

— Désormais, s’il en a la volonté, il le peut. Lui seul choisit de sortir des limbes ou d’y plonger à jamais. 

— Il… peut mourir ? s’inquiéta Hugo, les yeux rivés sur les traits immobiles d’Harald. 

La mine amusée et le pétillement des prunelles délavées au point qu’elles prenaient l’aspect de l’argent le réconfortèrent.

— Le fil ne s’est pas rompu. Il a la vie chevillée à l’âme, ce gaillard. À moins de lui plonger un couteau dans le cœur, il vivra, affirma Ewana un rictus carnassier à la bouche. Le ciel lui accorde un don inestimable. Prions qu’il ne le gâche pas ! 

— Il faut avertir Lady Kathleen.

— Attendons qu’il revienne parmi nous. La pauvre enfant patiente depuis si longtemps qu’il serait malséant de susciter un espoir peut-être vain. 

Hugo hocha la tête et imagina sans mal les conséquences d’un si long sommeil. La folie prenait les demi-morts et il ne restait plus qu’à les enfermer à leur réveil s’ils se montraient agressifs ou déments. Il croisa les doigts et pria que son ami redevienne égal à lui-même, qu’il découvre à son tour à quel point Kathleen lui vouait un amour solide et que le bonheur se trouvait à portée de main. Il le constatait tous les jours par la dévotion qu’elle apportait aux soins envers le blessé ou cette manière de dormir contre lui toutes les nuits, la paume posée sur le cœur de peur qu’il ne s’arrête. Sans un mot de plus, Ewana quitta la pièce et il entendit ses pas décroître dans le silence du couloir gardé par deux soldats. Depuis son agression, Duncan exigeait la présence de gardes afin de surveiller Harald et que personne ne s’introduise dans la chambre sans l’accord de la maîtresse des lieux. 

Que redoutait l’efficient contremaître ? se demanda à nouveau Hugo, une angoisse sourde à l’esprit. 

La mort du chevalier scellerait le destin de Kathleen et par ricochet celui de Duncan. L’arrivée d’un nouveau régisseur augmentait son malaise. L’envoyé d’Henri, un homme discret et peu bavard, fouinait partout, apparaissait au détour d’un couloir sans qu’on s’y attende, observait d’un œil chassieux les moindres faits et gestes de Kathleen et de tous les habitants du logis. Lui-même se sentait épié, surveillé et il en prenait parfois ombrage. Occupée à prendre soin d’Harald, Kathleen remarquait à peine les agissements de Barnes et laissait à Duncan la charge de répondre aux inquisitions du nouveau régisseur. 

La porte de la chambre s’ouvrit lentement et l’objet de ses réflexions entra. 

À nouveau, Hugo admira la jeune femme simplement vêtue d’une robe de velours, les cheveux enserrés dans une tresse roulée sur sa nuque. Le voile de lassitude mélancolique couvrait les traits fins et harmonieux, embuait les grands yeux au point de profondément l’attendrir. 

— Comment se porte-t-il ? demanda-t-elle de cette voix méconnaissable, adoucie et d’un charme envoûtant. 

Rien de comparable avec le timbre crissant et désagréablement aigu des premières semaines. Elle parlait si peu et tremblait si fort en présence d’Harald qu’Hugo s’interrogeait toujours sur les motifs du changement du comportement de la jeune femme, sur sa spectaculaire transformation physique. De plus, elle manifestait une intelligence fine, une érudition surprenante et une manière de défendre ses vues presque insolente, loin de la fille terne et sotte qu’ils imaginaient au début. 

Kathleen s’approcha du lit, Finn sur les talons. Elle s’assit sur le bord de la couche, caressa avec une tendresse non dissimulée la joue couverte d’une barbe rugueuse. Le profond soupir indiqua l’état d’esprit de la jeune femme, son désarroi plus grand de jour en jour face au dormeur. 

— Croyez-vous qu’il se réveillera un jour ? murmura-t-elle, des larmes dans la voix. 

Hugo ne résista pas à la réconforter pour voir fleurir le sourire délicat sur les lèvres chagrines et effacer la tristesse des traits désemparés. 

— Soyez-en certaine. Ewana prétend qu’il revient, assura-t-il d’un ton chaleureux. 

Elle se redressa vivement, le dévisagea les yeux brillants d’un semblant d’optimisme.

— Qu’a-t-elle dit ? Quand ? haleta-t-elle, la main posée sur la poitrine d’Harald. 

Hugo hésita à révéler les propos d’Ewana au sujet du prochain réveil du dormeur de peur de lui donner de fausses espérances. 

— Hugo ! 

L’exclamation coléreuse et le regard étincelant d’une attente angoissée le persuadèrent de capituler. 

— Rien de précis. Simplement que le fil ne s’est pas rompu et que désormais, il peut sortir des limbes. 

Le hoquet de stupeur de Kathleen s’étouffa dans ses mains, les yeux s’agrandirent d’une flambée de joie timide, le teint pâle se piqua du rose de son émoi. 

— Il revient, chevrota-t-elle, bouleversée par la prédiction d’Ewana. 

— Il faut patienter Kathleen. Cela peut encore prendre des jours, tenta de la raisonner Hugo, troublé par l’émotion de la jeune femme. 

Elle secoua la tête de droite à gauche, les larmes accrochées aux longs cils noirs, les lèvres pincées entre les dents pour retenir les sanglots provoqués par un soulagement intense. Il lisait tout sur le visage mobile, l’espérance, le désarroi, la subite peur aussi de ce réveil tant attendu. 

— Il revient.

Les deux mots répondirent en écho à la respiration soudain saccadée du dormeur. Ils fixèrent avec la même intensité la poitrine soulevée par un halètement rapide, puis par l’arrêt brutal de tout mouvement de vie pendant d’interminables secondes. À l’unisson, ils ne respiraient plus, toute leur attention tournée vers un signe. Tout à coup, le visage inerte frémit, se crispa avant qu’un souffle entrouvre les lèvres exsangues. 

— Madeline, exhala l’inconscient. 

Kathleen se pétrifia. Son visage se décomposa sous le coup de la stupeur douloureuse. Ses mains retombèrent lentement, agrippèrent les plis de sa jupe tandis que les étincelles de joie de l’instant précédent s’éteignaient inexorablement. 

— Kathleen, murmura Hugo, touché par la détresse de la jeune femme statufiée. 

— Il se réveille, souffla-t-elle d’une voix atone.

Elle se leva, les traits marqués par la souffrance, les yeux vides de sentiment. Aussitôt Finn se colla à elle et gémit. Sans un regard en arrière, elle quitta la chambre, la démarche lourde, les épaules voûtées par le poids du désespoir. 

Impuissant, Hugo la vit disparaître, une colère folle à l’esprit. 

— Qu’as-tu fait ! gronda-t-il en frappant la poitrine d’un coup de poing rageur. Mais qu’as-tu fait, espèce de sot !

Prisonnière de son amour – 36 – Trahison

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12 commentaires sur “Prisonnière de son amour – 35 – Réveil

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  1. Tu me tue là….C est pas possible😱😱😱😱…..je vais te détester 😡😡 le Hugo n est il.pas en train de devenir amoureux 🤔🤔 on a pas besoin de ça..
    Tu joue avec nos émotions…mon artichaut de coeur ne va pas résister 😤😤😳😳

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      1. s’il te plaiiiiiiiiiiiiiitttttttttttttttttttt sois pas méchante !!! tu vas pas encore les faire souffrir, et nous avec: nonnnnnnnnnnn pitièèèèèè grrrrrrrrrrrrrrrr tu a l ‘esprit retord qmm lol!!!!

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