Prisonnière de son amour – 34 – Loyauté

Chapitre 34

Loyauté

L’oreille collée à la poitrine d’Harald, Kathleen écoutait le battement sourd, régulier et réconfortant malgré le profond sommeil du blessé. 

Peut-être est-ce mieux ainsi, prétendait Hugo sans réussir à la rassurer. 

— Il voyage dans les limbes, ma petite. Sois patiente et donne-lui une raison de revenir, affirmait Ewana avec conviction. 

Le gémissement au pied du lit avertit Kathleen de l’arrivée de Sir John. Finn se redressa et fixa la porte avec intérêt. Elle soupira et s’assit sur le bord de la couche, certaine qu’une fois de plus l’homme la jetterait hors de la chambre de son époux. Depuis le premier jour, il vérifiait qu’elle ne s’y enfermait pas et ne s’y morfondait pas des heures durant aux côtés du malade. Il lui imposait des visites du domaine et réclamait des explications sur les avancées des travaux décidés au cours des mois précédents avec Duncan. Sir John ne se privait pas et critiquait le moindre de ses choix. Excédée par ses railleries, elle finissait par s’insurger et ferraillait ferme pour exposer sa vision de ce que devait être Silkoch pour les habitants de la région. Ils discutaient des heures durant, s’affrontaient régulièrement confrontant leurs opinions souvent opposées. Pour elle, la Gardienne du Nord représentait un refuge et non un bastion guerrier hérissé de piques ou de hallebardes destiné à repousser un ennemi prétendu, ou pire, un creuset d’hommes bons à mourir sur les champs de bataille pour défendre la couronne et ses privilèges. 

Sans même frapper à la porte par pure courtoisie, John s’invita dans la pièce nimbée par le soleil du midi.

— Madame, s’inclina-t-il galamment en la dévisageant avec une acuité perturbante. 

Kathleen n’ignorait en rien les soupçons émis contre elle et Duncan, de leurs supposées trahisons ou adultères. Joan lui avait rapporté la conversation engagée le lendemain de l’accident du chevalier. Interrogée par Hugo et John, la jeune domestique avait raconté à sa manière les péripéties des cinq précédents mois, défendant bec et ongles l’intégrité morale de sa maîtresse et de Duncan. 

— Sir John, répliqua-t-elle d’une voix agacée.

— Le déjeuner est servi et nous aimerions profiter de votre compagnie une dernière fois. 

— Une dernière fois ? se redressa-t-elle, surprise par le ton bonhomme. 

— Il est temps pour moi de rejoindre York et de transmettre à Henri un rapport circonstancié des récents événements. 

— Oh. Je… murmura Kathleen, déboussolée par le départ annoncé. 

— Venez ! ordonna John avant de sortir de la chambre. 

Pendant quelques secondes, elle fixa la porte ouverte et l’ombre du planton campé à deux mètres, s’angoissa du départ précipité de Lord de Vere. 

L’avait-elle convaincu du bien-fondé de leurs actions ou au contraire allait-il rapporter au roi tous les manquements perpétrés sur le domaine pendant l’absence d’Harald ? 

Elle cernait mal les intentions du comte et ses interrogatoires auprès de la population sous couvert de conversations courtoises l’inquiétaient fort. 

— Finn, surveille-le ! incita-t-elle le chien à venir s’allonger contre Harald.

L’animal protesta d’un gémissement plaintif qu’elle ignora. Elle préférait le savoir aux côtés du chevalier qu’à traîner parmi les soldats qui lui vouaient une certaine rancune. Lors d’une de ses inspections, elle avait sauvé in extremis son compagnon des piques de gardes avinés décidés à trousser une fille de ferme et dérangés dans leur œuvre par Finn. L’un avait eu la joue arrachée et l’autre boitait bas, la cheville déchiquetée par la mâchoire puissante. Sans son intervention, un autre serait mort égorgé comme un mouton. La dague à la main, elle avait tenu tête aux hommes échauffés par l’abus d’alcool et excités par l’odeur du sang. Sans l’arrivée des paysans du hameau tout proche, l’issue de la querelle aurait peut-être tourné à son désavantage, bien qu’elle douta que des ivrognes résistent à la férocité d’un chien capable de broyer une branche grosse comme son bras en un seul coup de dents. 

Depuis, elle avait sommé Hugo de tenir ses troupes et d’y faire régner l’ordre à moins de vouloir que le gibet dressé dans la cour du château s’orne de cadavres au petit matin. L’avertissement et la punition exemplaire réclamée ouvertement devant la garnison réunie portaient leur fruit et ils n’avaient plus à déplorer d’incidents aux alentours. Sans qu’elle sache pourquoi ou comment, le bruit courait que la maîtresse de Silkoch égorgerait de ses propres mains tout contrevenant à ses directives. Duncan riait de la rumeur et elle le soupçonnait de l’entretenir afin de la protéger d’attaques sournoises perpétrées par des personnes mal intentionnées. Quoiqu’éloignés de la cour, ils n’ignoraient rien des convoitises de seigneurs puissants à l’égard de Silkoch, les voyageurs colportaient à travers la région les changements survenus en quelques mois à la forteresse et sa position renforcée de jour en jour. Le port abritait désormais une flottille d’une dizaine de bateaux de pêche et accueillait quotidiennement des navires marchands lourdement chargés. De nouveaux arrivants s’installaient dans les villages désertés du temps de son père et favorisaient ainsi l’expansion du commerce et augmentaient les richesses du domaine. L’enjeu se révélait de taille et l’accident d’Harald compliquait grandement la situation.

Kathleen rejoignit la salle haute et y découvrit Hugo et Sir John debout à côté de la cheminée. À son entrée, ils s’inclinèrent avec déférence.

— Madame.

John l’incita à s’approcher et à s’asseoir à la table copieusement dressée pour l’occasion. 

— Merci, remercia-t-elle en s’installant à la place d’honneur. 

Aussitôt, les serviteurs s’activèrent et apportèrent la cuvette d’eau et les linges propres pour le lavage des mains, déposèrent les plats garnis de pâtés de volaille et de sanglier, les pigeons en croûte pour commencer. Kathleen s’amusa de la perplexité d’Hugo, de ses regards étonnés à chaque mets arrivé devant lui. La frugalité des premiers mois laissait place à une abondance qu’elle réfrénait difficilement. La cuisinière, imbue de son rôle et de ses responsabilités au cœur du château seigneurial, décidait des menus et malgré ses admonestations, de nombreux mets plus savoureux les uns que les autres encombraient trop souvent la table. Kathleen reconnaissait sa faute face à la profusion exposée à la moindre occasion par ses gens. Après l’épidémie, pour effacer les sombres semaines de douleurs et de tristesse, elle avait entrepris d’éliminer les funestes souvenirs en s’attelant à la réorganisation et l’aménagement du logis. À force d’obstination, peu à peu, au gré de ses pérégrinations dans les environs et de ses demandes aux artisans ou commerçants, elle avait redonné à la forteresse son lustre d’antan. Ewana prétendait qu’elle avait inspiré aux lieux un nouveau souffle, une âme lumineuse pour éloigner l’obscurité passée. À chaque acquisition, meubles, tapis, linge ou orfèvrerie, elle s’appropriait ce foyer quitté depuis si longtemps. À travers lui, elle revivait, retrouvait son instinct combatif et la fierté d’être l’héritière de cette terre sauvage et pourtant indélébilement inscrite en elle. Elle contempla la salle haute richement décorée et s’enorgueillit des anciens meubles dénichés dans les greniers et lustrés pendant des heures pour leur redonner l’éclat d’autrefois. 

— Ainsi Lord de Vere, vous nous quittez ? lança-t-elle sans préambule. 

L’homme la dévisagea et le sourire moqueur étira les lèvres que la barbe soigneusement taillée affinait, provoquant chez Katleen un frisson d’inquiétude. Il piocha dans le plat tendu par Anne et mordit à pleines dents dans un cuissot de poulet rôti. Il mâcha lentement, prit son temps avant de répondre. 

— En seriez-vous ravie, Madame ? ironisa-t-il.

— Non point, messire, mais ne le serez-vous pas de quitter Silkoch et ses… manants ? répliqua-t-elle aigrement. 

Le rire joyeux et débarrassé de sa morgue ricocha sur les murs de pierre, inquiétant Kathleen surprise par la gaieté soudaine de son voisin de table. Hugo se taisait et souriait finement.

— S’il ne tenait qu’à moi, croyez-bien Madame que je m’inviterai en ces murs jusqu’au réveil de son seigneur. Cette forteresse que l’on disait austère et peu accueillante dévoile désormais tous ses charmes, répliqua John d’un ton doucereux. 

Kathleen rougit et baissa les yeux sous l’acuité taquine de John. Elle picora dans son écuelle, embarrassée par les propos à double sens et de ce qu’ils prédisaient concernant son avenir. Si son époux mourait, Henri enverrait un autre de ses partisans remplir la charge de comte de Silkoch et à moins de réclamer de rejoindre un couvent pour y terminer ses jours, son sort risquait fort de tourner au cauchemar. L’accident d’Harald compliquait sa situation et elle craignait d’être sacrifiée sur l’autel du pouvoir ou de devenir à nouveau une marchandise à vendre au plus offrant. Les regards admiratifs des hommes et les compliments non déguisés de Sir John l’effrayaient plus qu’ils ne la réconfortaient ou l’enorgueillissaient. Le miroir lui disait à quel point elle avait retrouvé sa joliesse d’autrefois après la funeste épidémie. Une immense fatigue l’avait submergée après l’épisode dramatique dont elle gardait d’affreux souvenirs. Les cris des malades, leur nombre grandissant, l’odeur de puanteur des cadavres brûlés, les yeux morts des victimes et ce désespoir tous les jours plus envahissant la poursuivaient dans ses cauchemars. 

Comment avait-elle pu en réchapper ? se demandait-elle alors que vivre lui coûtait tant depuis son mariage, que l’indifférence dédaigneuse de son époux lui labourait le cœur, que la jalousie rongeait son âme et que le seul nom d’Harald la remplissait d’une joie ou d’une colère monstrueuse et qu’elle réclamait au ciel de lui ôter la vie pour enfin trouver le repos. 

— Le ciel nous envoie ce que nous sommes capables de supporter, petite. Il ne se montre ni bon ni mauvais, ni juste ou injuste. Il donne et il prend à chacun d’entre nous. Tu dois surmonter les épreuves, et les affronter avec courage. Tu es fille de Silkoch, née sur cette rude terre, tu y mourras après avoir accompli ton destin. C’est écrit, avait prétendu Ewana le jour de son réveil. 

La bonne femme lui avait tendu un bol rempli d’une infâme mixture et l’avait incitée à boire le liquide puant. 

— Bois. Ton sang est mort, ma fille, empoisonné par le passé et le poids des fautes de tes aïeuls. Maintenant, lève-toi et agis en maîtresse de Silkoch. Tes gens te vouent une reconnaissance fervente pour avoir éloigné la maladie et t’en garderont dévotion jusqu’à leur mort. 

— Je… je n’ai rien fait que mon devoir de chrétienne, avait-elle murmuré, exténuée par des mois de faiblesse coupable. 

Le rire grésillant d’Ewana avait résonné d’une ironie moqueuse, les prunelles argentées avaient pétillé d’une malice débonnaire. 

— Tu as prié au chevet des mourants au péril de ta vie, tu les as réconfortés aux portes de la mort. Crois-moi, bien peu de ton rang s’abaisseraient à une telle besogne envers des serviteurs. Ils se sacrifieront pour toi à leur tour si nécessaire. En attendant, débarrasse-toi de ce passé empoisonné et regarde vers l’avenir. 

Résolument, portée par l’amitié et la gratitude des villageois, avec détermination Kathleen avait endossé son rôle de maîtresse de Silkoch. Les bonjours joviaux des fermiers, les saluts des lavandières, ces gestes simples réconfortaient son âme. Le retour d’Harald et son accident bouleversaient sa sérénité durement acquise. Elle n’espérait plus rien pour elle et se contentait d’admirer le bonheur des autres. Le sien se nourrissait du sourire d’un enfant, de l’offrande d’un bouquet par une paysanne, du verbiage décousu de la vieille femme vivant au bord de la plage, de cette fête donnée pour son anniversaire par les habitants du château. Parmi eux, elle se sentait à sa place et recouvrait les forces aspirées jadis par les idées noires. 

Kathleen sentait peser sur elle le regard acéré de Sir John que son silence incommodait. 

Attendait-il de sa part qu’elle s’offre à lui en échange de sa protection ou le supplie d’intercéder en sa faveur auprès d’Henri pour obtenir une hypothétique grâce ?

Elle releva les yeux, le dévisagea avec l’arrogance de sa race, pointa le menton en signe de défi. Le sourire en coin frémit sur la bouche aux lèvres fines, les prunelles sombres pétillèrent d’une flambée d’amusement et le rire sourd répondit à son mutisme orgueilleux. 

— Je me charge personnellement d’avertir le roi de l’état de santé d’Harald et de la grande espérance que nous avons à le voir rapidement sur pied, madame. La bonne tenue du domaine plaide en votre faveur, même si je ne lui dévoilerai en rien votre implication en la matière. Maître Duncan récoltera indûment les lauriers de cette belle entreprise puisque le fixent ainsi nos lois. Prions que votre mari survive et se rétablisse au plus vite. Henri se montre parfois impatient en ce qui concerne la sécurité du pays. Assurez-le de votre soutien et de votre loyauté, prouvez-lui que Silkoch est désormais la dévouée gardienne de son autorité et l’appuiera face à l’ennemi si par malheur Jacques d’Écosse décidait de revendiquer Berwick. Je suis certain que vous mesurez l’importance de votre situation et tout ce qui en découlera si des doutes sont émis contre vous Kathleen.

Kathleen soupesa la précarité de sa position et le peu de poids d’un serment de fidélité face à de puissants seigneurs mal intentionnés. La mise en garde de John, soufflée par son amitié à l’égard du chevalier, l’inquiéta, mais la franchise du regard de velours, le sourire presque paternel de l’homme assis à sa droite lui assurèrent que le danger résidait ailleurs. 

— Le roi peut compter sur notre dévouement et notre soutien, soyez-en certain, Sir John. Nous nous montrerons à la hauteur de votre confiance, déclara-t-elle avec simplicité.

D’une inclinaison légère du buste, son voisin la remercia de son engagement et entama la conversation avec Hugo à propos de son prochain départ.  

La gorge serrée, Kathleen reposa la cuillère sur la table, incapable d’avaler une bouchée de plus. Le poids incertain de l’avenir pesait à nouveau sur ses frêles épaules. 

Réveille-toi ! enjoignit-elle silencieusement à Harald endormi au-dessus de leurs têtes.

Derechef, il tenait sa vie entre ses mains. 

Prisonnière de son amour – 35 – Réveil

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4 commentaires sur “Prisonnière de son amour – 34 – Loyauté

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  1. Jc : ça m étonne pas de toi 🤣🤣 oui il est temps qu il se réveille ….et découvre enfin sa femme 😊 ….et tout…….le reste ….

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