Prisonnière de son amour – 33 – Apparences

Chapitre 3 – Apparences

John admirait le paysage, observait avec une acuité renouvelée les détails surgissants de la brume matinale. Le clocher de la petite chapelle pointait vers le ciel en camaïeu de gris. Rien de comparable au gris sombre et menaçant du jour de leur arrivée, mais un chatoiement lumineux annonciateur d’une belle journée. Le bruit du galop dans son dos l’avertit de la fin de sa contemplation et il se tourna vers l’arrivant. Hugo s’arrêta à quelques mètres, vint se placer à ses côtés et à son tour admira les alentours. Le vent léger apportait jusqu’à eux les cris des mouettes, l’odeur iodée de la mer et le rythme envoûtant de l’incessant ressac attaquant les rochers de la falaise. 

— Qu’en dis-tu ? demanda John en montrant le nouveau pont presque achevé. 

L’acharnement des hommes à lancer au-dessus de la rivière tumultueuse une passerelle de bois solidement arrimée à la terre par des piliers de pierres savamment agencés l’impressionnait. Par la volonté d’une mince jeune femme, les habitants se démenaient, travaillaient sans relâche pour relier les deux rives et permettre aux voyageurs de gagner des heures pour rejoindre Silkoch en toute sécurité. Sans façon, avec une autorité implacable, Kathleen avait réquisitionné les soldats, leur avait assigné des tâches et leur promettait un traitement fort inhabituel s’ils se pliaient à ses demandes. Les baraquements de bois dressés au pied de la forteresse abritaient les troupes et les hommes ne s’y trompaient pas. Un tel confort, un gîte et un couvert assuré sans craindre les rats, la disette ou les maladies avaient convaincu les plus réfractaires à abandonner pour un temps leur habit de soldats. Pour qu’aucun ne soit lésé, des tours de garde avaient été décidés quasi militairement et selon un calendrier précis. Tout contrevenant subissait la justice inflexible de la châtelaine et elle montrait une force de caractère peu commune face aux réticences de certains. 

Ne l’avait-il pas vu s’échiner comme un homme pour dégager le chevalier enseveli ? N’avait-il pas admiré sa dextérité à prodiguer des soins dignes d’un savant médecin ? N’avait-il pas contemplé abasourdi sa manière d’affronter Attila et de s’en faire respecter ? 

Depuis une semaine, il découvrait les autres facettes de la jeune femme et, il se l’avouait secrètement, il tombait sous son charme tout comme les habitants du domaine où les voyageurs de passage se prosternaient avec dévotion aux pieds de la châtelaine. Pieds qu’elle avait d’ailleurs ravissants et qu’il ne se lassait pas d’admirer lorsqu’il la trouvait allongée contre Harald au petit matin. Elle montrait un tel dévouement auprès de son mari endormi que leurs soupçons du premier jour avaient été balayés. Ils restaient cependant sur leurs gardes et Hugo se chargeait d’obtenir le maximum d’informations sur les cinq mois d’absence d’Harald. 

— Elle l’a décidé ainsi, répondit son compagnon, un sourire sarcastique à la bouche.

John haussa un sourcil et fixa son ami. 

— Encore des doutes sur sa loyauté envers Harald ? 

— Qui n’en aurait pas après l’avoir laissée semblable à une ombre et la retrouver si…

— Magnifique. 

Hugo hocha la tête et soupira, déçu de ne pas réussir à entretenir sa méfiance à l’égard de leur hôtesse. 

— As-tu recueilli des informations fiables sur la mort de Lawless ? lança John, décidé à transmettre à Henri un rapport circonstancié et précis sur les événements ayant si radicalement transformé Silkoch.

— Oui. Il a été une des premières victimes de la fièvre et d’après Anne, Kathleen l’a veillé nuit et jour. 

— À moins qu’elle ne l’ait empoisonné profitant de l’épidémie pour que leur crime ne soit pas découvert ? 

— Peut-être, qui pourra le dire maintenant qu’il est mort ? D’après les témoignages, il montrait les mêmes signes que les autres malades. Duncan a lui-même été gravement touché et sans le dévouement de Kathleen et son acharnement à le soigner, il ne nous défierait pas avec autant de morgue ! grommela Hugo encore sous le coup de la colère.

Le rire de John s’éleva et se mêla aux cris des mouettes planant au-dessus d’eux. 

— Entretiens-tu des doutes sur la possible relation adultère de Kathleen et de son contremaître ? 

— N’en as-tu pas ? 

— Je n’en ai plus. 

— Pourquoi ? Tu as été le premier à envisager la duplicité des deux amants lorsque je t’ai fait part de mes soupçons !

— Les raisons de ta défiance étaient plausibles, je te l’accorde et n’importe qui aurait porté de telles accusations au vu de l’évolution de la situation. Cependant, des faits avérés et portés à ma connaissance révèlent un tout autre tableau. 

— Qu’as-tu appris ? Peut-on croire… ces gens dévoués corps et âme à leur prétendue bienfaitrice ? 

John s’amusa de la fébrilité suspicieuse de son compagnon. 

— Aucun homme ne loue la bonté ou la compassion d’une personne si elle n’est pas réelle, crois en mon expérience. Kathleen s’est consacrée aux malades au détriment de sa propre santé et tout le monde admire son abnégation. Dès les premiers signes de l’épidémie, elle a ordonné aux gardes de repousser les voyageurs en les menaçant d’une mise à mort immédiate s’ils franchissaient la rivière ou accostaient. Les fiévreux ont été regroupés au château et elle en a interdit l’accès jusqu’à ce que le mal ne fasse plus de victimes. La quarantaine a assuré la contention du foyer d’infection et grâce à cette mesure radicale, elle a certainement sauvé beaucoup d’entre eux. On ne déplore sur le domaine qu’une trentaine de morts alors qu’à une vingtaine de lieues d’ici, des villages entiers ont été décimés. 

— Cela ne la disculpe pas de l’adultère !

— En effet. Cependant, une gourgandine se comporterait-elle comme elle le fait depuis une semaine, s’accrochant à un mort-vivant comme à une planche de salut ? 

— Elle s’agrippe à lui uniquement parce que Duncan l’a délaissée au profit d’une autre. 

Le rire monta fort et clair dans l’air vivifiant que les rayons du soleil réchauffaient avec ardeur. 

— Mon bon Hugo, ton romantisme te perdra ! Observe-les plus attentivement et tu comprendras qu’il n’est pas question d’amour entre eux, mais bien d’une solide amitié que l’on pourrait qualifier de fraternelle. Duncan la protège, cela ne fait aucun doute et il ne la défendrait pas bec et ongles comme il le fait s’ils étaient réellement amants. Ce serait se passer une corde autour du cou plus sûrement que ne le ferait le bourreau. Maître Duncan est loin d’être idiot et exposer avec autant d’ostentation son attachement à Kathleen prouve au contraire leur innocence. Quels galants seraient-ils assez sots pour afficher ouvertement une relation capable d’engendrer la suspicion ? Des imbéciles, peut-être, mais nous n’avons pas affaire à des ignorants, tant s’en faut. Crois-tu qu’il couverait ainsi Joan s’il entretenait des sentiments à l’égard de sa maîtresse ? Il est fou amoureux de sa femme et se jetterait au feu pour elle. 

— Pour autant, avant l’arrivée de Joan, ils étaient libres d’agir à leur guise et de forniquer sans témoin. Seuls l’amour et la plénitude peuvent transformer une fille maladive en charmante jeune femme. 

— Tu as tort, mon ami. Il existe une autre raison. 

— Laquelle ? 

— L’arrêt d’un poison versé tous les jours dans sa nourriture. 

— Quoi ? 

Hugo observa John, abasourdi par l’accusation lancée avec assurance. 

— J’en ai la certitude et la preuve. 

— Qui ? 

John se tourna vers Hugo et le dévisagea un long moment en silence. 

— Un époux désireux de se débarrasser discrètement d’une compagne encombrante ? 

— Non ! s’offusqua Hugo, atterré par la calomnie gratuite et sans fondement. Harald se désolait de sa santé chancelante et prenait grand soin de surveiller sa nourriture. 

— Un intérêt particulier et inhabituel de sa part. 

— John ! Comment peux-tu proférer de telles horreurs ? T’aurait-elle envoûtée ? 

Le rictus hargneux de John avertit Hugo à ne pas dépasser les limites de leur amitié. 

— Je ne rejette aucune hypothèse. Mais rassure-toi, mes soupçons se portent sur une autre personne. 

— Moi ? 

Le rire taquin soulagea Hugo encore sous le choc des accusations énoncées par John avec un aplomb catégorique.

— La cousine. 

— Margaret ? 

— À part elle, personne n’avait des raisons d’attenter à la vie de Kathleen. Pourquoi vous a-t-elle suivie sachant qu’elle n’obtiendrait rien de plus qu’un rôle secondaire et qu’elle ne trouverait ici aucun parti digne de ses ambitions ? 

— Avait-elle intérêt à faire disparaître sa parente ? Son père est mort ruiné, me semble-t-il et sans la charité de Kathleen que pouvait-elle espérer ? 

— Je pense que l’affaire se révèle plus tortueuse que nous ne l’imaginons, Hugo. Suppose que la jeune épouse périsse dans des circonstances suspectes ou n’enfante jamais ? Tu sais la condition qu’avait imposée Henri lors de l’arrangement de cette union afin de consentir à Harald le titre de comte de Silkoch : un fils. Une telle place forte réclame un seigneur et maître possédant l’entièreté des droits attachés à sa charge et non un simple quidam envoyé pour mater la rébellion de quelques hobereaux sournois. Un fils légitimait Harald plus sûrement qu’un octroi de titre et étouffait les contestations des mesquins et permettait à Henri d’asseoir son pouvoir dans la région. La politique est une chose complexe et rien ne justifie d’affirmer que le roi soutiendra un homme soupçonné du meurtre de sa femme trop maladive pour enfanter si tout à coup des voix s’insurgeaient et criaient à l’assassinat. Si Lovell et Kildare n’avaient pas forcé nos frontières réclamant la présence d’Harald à nos côtés, que se serait-il passé ? Ne trouves-tu pas insolite que la cousine se précipite à York après avoir exigée à cor et à cri d’accompagner sa parente à Silkoch ? 

— Il n’y a là rien d’étrange. La forteresse ressemblait à un taudis à notre arrivée et n’était guère plus avenante à notre départ et une tente était plus confortable que la tour nord ! Quant aux habitants…

John sourit à nouveau, amusé par la remarque de son jeune ami et son aveuglement. Certes les villageois manquaient de prestance, mais au cours de ses pérégrinations, il avait découvert avec surprise l’érudition de certains personnages. Par exemple, Ewana, sous ses dehors de sorcière, montrait une intelligence fine et un savoir égal à celui des lettrés de la cour. Elle riait de ses questions et taisait avec soins son passé, éveillant non seulement son intérêt, mais sa suspicion. Croisée deux jours auparavant à la sortie de l’office, il s’était attaché à ses pas, curieux de connaître son opinion sur Silkoch et la main-mise de Duncan sur les affaires du domaine. Effrontément et avec une verve malicieuse, elle s’était ouvertement moquée de ses soupçons non formulés et l’avait invité à partager une chopine de bière à la taverne du village.

— Que désirez-vous savoir, Lord Oxford ? avait-elle attaqué à peine les chopes posées devant eux. 

— Tout, avait-il répondu. 

Elle avait ri d’un grincement semblable à une vieille charnière rouillée et sans détour, avec un franc-parler digne d’un compagnon de beuverie, elle lui avait conté les circonstances de la transformation de la maîtresse des lieux. 

— Il suffit de l’éloignement de malfaisants pour que tout à coup une personne aux portes de la mort retrouve la santé, avait-elle suggéré d’un ton narquois. Certains remèdes provoquent parfois plus de mal que de bien messire, et tuent à petit feu plus sûrement qu’un poignard plongé dans le cœur. 

— Insinuez-vous que Katleen ait été empoisonné… avait-il commenté, étonné par l’assurance du propos avant d’en admettre la justesse. 

— Arrosez une rose avec de l’eau de mer et très vite elle dépérira et pourtant, ce n’est que de l’eau ! Au lieu de chercher à l’accuser de je ne sais quelle forfaiture, posez-vous les bonnes questions, messire, avait-elle terminé leur entretien après avoir semé le doute dans son esprit. 

Interrogée à son tour, Joan n’avait pas tari d’éloges sur la sollicitude de la châtelaine à l’égard des villageois au moment de l’épidémie, sur les liens d’amitié entre Kathleen et Duncan ou sur l’abnégation inébranlable d’une jeune femme abandonnée à elle-même face à des événements dramatiques. Elle avait raconté par le menu son arrivée à Silkoch une quinzaine de jours avant le début de l’épisode de fièvre, le dévouement de sa maîtresse épuisée par des heures de soins auprès des malades, son refus de s’accorder du repos malgré son accablement, leur impuissance à sauver les plus fragiles, leur profond chagrin à chaque fois qu’un enfant succombait et l’état cadavérique de Kathleen après avoir veillé Duncan et l’avoir arraché à la faucheuse grâce à sa ténacité. Lorsque le dernier patient avait retrouvé assez de force pour avaler un bouillon de poule, Katleen s’était écroulée et s’était endormie, tel un gisant de pierre couché au fond d’une crypte. Au matin du troisième jour, elle s’était réveillée et avec une détermination sans faille, elle avait pris son rôle à bras le corps. Duncan, trop faible pour assumer sa charge, l’avait conseillée, mais, au fil des semaines, sa volonté farouche avait redressé la forteresse lui restituant sa splendeur passée et tous louaient le dévouement de leur maîtresse, la seule, l’unique à jamais. 

John se tourna vers le château, en admira le cadre sauvage et rude et se félicita d’avoir guidé Henri à proposer ce mariage à Harald. S’il se réveillait, son jeune ami trouverait ici la paix et il le souhaita, le bonheur. 

Sa femme ne le veillait-elle pas comme une louve au point qu’il se voyait contraint de lui interdire la chambre du chevalier pour qu’elle prenne un peu de repos et ne redevienne pas cette fille cadavérique du début de cette histoire ? 

Il sourit, pria qu’Harald se décide à revenir dans le monde des vivants pour contempler à son tour, le miracle de la vie. 

— Allons, Hugo, le déjeuner va sonner. Ne faisons pas attendre notre charmante hôtesse. 

Prisonnière de son amour – 34 – Loyauté

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5 commentaires sur “Prisonnière de son amour – 33 – Apparences

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  1. ouahhhhhhh ! hééééééé bééééééééééé ohhhhhhhhhhh !!!j ‘espere que couiiiiiiicccc de la cousine !!!!

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