Prisonnière de son amour – 32 – Soupçons

Chapitre 32

Assise à la table dressée pour le souper, Kathleen se perdait dans ses réflexions moroses. Un profond soupir de lassitude souleva la poitrine engoncée dans le corsage de velours. Finn gémit et posa sa tête sur ses genoux. 

Pourquoi le sort s’acharnait-il ainsi sur elle ?

Anne attendait à l’entrée de la salle haute avec l’ordre d’interdire à sa maîtresse d’en franchir le seuil et de retourner auprès d’Harald que Joan veillait avec obstination. 

— Madame, l’interpella l’inconnu debout à l’entrée de la pièce. 

Kathleen se leva précipitamment et le salua d’un simple signe de tête essayant de déterminer l’identité de celui qui lui refusait la porte de la chambre de son époux. Le chien sortit de dessous la table et s’assit à ses côtés en adoptant une attitude menaçante. 

— Avons-nous été présentés ? demanda-t-elle, un vague souvenir à l’esprit. 

Il lui rappelait l’homme venu la chercher le lendemain de son mariage pour la conduire à Harald. La barbe poivre et sel cachait le bas des traits, les cheveux à peine grisonnants et épais couvraient les épaules à l’allure vigoureuse, les sourcils broussailleux conféraient au visage un air patibulaire effrayant. Le rire, un rien ironique et pourtant joyeux, la rasséréna. 

— Je crois qu’en effet votre époux a omis de nous présenter le jour de vos noces, et j’en suis particulièrement consterné. Permettez-moi de remédier à cette étourderie. John De Vere, pour vous servir. 

John s’inclina galamment sans quitter du regard celle qui sursautait et le fixait avec hébétude. 

— John De Vere ? bégaya-t-elle, frappée par l’incompréhension.

Il s’inclina un peu plus profondément, jeta un coup d’œil à l’imposant animal figé comme une statue puis s’approcha avec décontraction, intrigué par l’attitude pétrifiée de la jeune femme dont il savoura à sa juste mesure la distinction délicate. La pauvre fille maladive épousée par Harald s’était transformée en une jeune beauté aux charmes discrets et pourtant attirants. La robe d’une simplicité presque monacale mettait en valeur la taille d’une finesse étonnante, couvrait avec pudeur la poitrine aux seins ronds hardiment dressés et révélait subtilement la courbure des hanches élégamment drapées par la jupe moirée. Il comprenait l’empressement du chevalier à rejoindre au plus vite ses pénates et se félicita d’avoir été l’artisan du bonheur de son ami. 

— Votre Grâce, s’inclina maladroitement Kathleen, impressionnée par l’identité de son invité inattendu. 

Elle connaissait la réputation d’inflexibilité du comte d’Oxford, son incommensurable intrépidité sur les champs de bataille et sa loyauté sans faille envers la couronne. De nombreuses chansons racontaient ses actes de piraterie ou son évasion rocambolesque de la prison de Calais avec l’aide de son geôlier James Blount. Il se murmurait à la cour qu’aucune décision n’était prise par Henri sans avoir préalablement été soumise à De Vere. 

Que fait-il ici ? s’inquiéta-t-elle des conséquences de la présence de ce personnage important. 

Amiral de la flotte royale, depuis peu grand connétable de la tour de Londres, il accumulait les hauts titres et les fonctions de confiance auprès de la maison des Tudor. Personne n’osait le contredire et elle rougit, embarrassée par la manière dont elle l’avait rabroué une heure plus tôt. 

— Je vous en prie, Madame, relevez-vous. Il n’est point nécessaire d’abuser ici des simagrées de la cour. Appelez-moi John, tout comme le fait votre mari. 

Kathleen se redressa, un sourire tremblant aux lèvres. 

— Vous connaissez mon époux ? 

Le rire jovial résonna contre les murs de pierre décorés de tapis de laine aux couleurs chatoyantes. 

— J’ai en effet cet honneur et je le compte parmi mes fidèles compagnons. Par le passé, il m’a sorti d’une situation délicate et je ne mentirai pas en affirmant qu’il m’a sans doute sauvé la vie une bonne dizaine de fois. Harald est un homme impétueux et n’hésite pas à secourir ses amis au péril de sa vie. Espérons que…

Il ne termina pas sa phrase et secoua la tête de droite à gauche d’un geste las. Kathleen blêmit, serra les mains sur sa poitrine oppressée par le désarroi de perdre Harald. John s’avança et prit les doigts glacés entre les siens, lui sourit gentiment, une lueur de compassion dans les yeux. 

— Allons, ne soyons pas défaitistes et prions le Seigneur qu’il nous accorde la joie de le compter parmi nous rapidement. Il est solide, Madame et extrêmement têtu. Une hache l’a à peine mis à genou. 

Elle hocha la tête, incapable de prononcer un mot pour le remercier de ses paroles de réconfort. 

— Madame ! 

Échevelé, Andy se précipita dans la salle haute, le visage couvert de boue et la mine déconfite. 

— Que se passe-t-il ? 

Elle s’élança vers le jeune homme, effrayée qu’un nouveau drame frappe Silkoch. 

— Duncan ? demanda-t-elle, les traits marqués par l’angoisse. 

— Il n’est pas encore rentré de son inspection. Non, Madame. C’est Attila ! Il… est fou !

— Où est-il ? 

— À l’écurie. Il détruit tout et il a blessé Gerald et Peter. Nous devons l’abattre avant qu’il ne provoque plus de malheur !

— Je viens ! 

— Je vous accompagne, affirma John avec autorité, décidé à sauver l’étalon de son ami. 

Le haussement d’épaules répondit à sa proposition. Hugo arrivait à peine dans la salle haute et sentit la tension des personnes présentes. 

— Que se passe-t-il ? demanda-t-il, surpris par la précipitation de la petite troupe vers la sortie.

— Attila ! répliqua John. Il semble d’humeur chagrine. 

— Oh ! murmura Hugo. 

Kathleen traversa la cour à toute vitesse en entendant le vacarme provoqué par les hommes débordés par l’animal furieux. 

— Suffit ! cria-t-elle en voyant les fourches dressées contre Attila pour le contenir tant bien que mal dans une stalle étroite. 

Il ruait, se cabrait, renâclait bruyamment, les yeux étincelants. 

De rage et non de peur, constata-t-elle. 

L’écume blanche recouvrait la robe boueuse et marquée par les blessures infligées par l’avalanche de pierre. L’entaille du poitrail suintait encore et le sang séché assombrissait le caparaçon léger. La bride pendait et s’entortillait autour du canon de l’antérieur provoquant au moindre mouvement une pression douloureuse sur le mors en fer couvert de bave et de sang. 

— Nous n’avons pas pu le desseller, s’excusa Andy. 

— Reculez, ordonna Kathleen immobile devant la porte de la stalle défoncée, Finn sagement assis à ses pieds.  

Des cordes et une planche confinaient le terrible animal entre les étroites parois, l’empêchaient de se retourner et d’attaquer à coups de postérieurs les hommes présents.

— Donne-moi ton couteau, demanda-t-elle à un soldat affublé d’une pique pointée en avant. 

John s’approcha déclenchant chez Attila une nouvelle crise de ruades. 

— Reculez ! gronda Kathleen d’un ton sans appel. Il suffit d’un blessé pour aujourd’hui. Andy, va chercher Hartane. Et vous autres, reculez ! 

Avec prudence, elle s’avança d’un pas, la main tendue vers les naseaux frémissants de colère, la dague soigneusement cachée dans les plis de sa jupe. 

— Tout doux, mon beau, tout doux. 

— Kathleen, tenta de la retenir Hugo en agrippant sa manche. 

Elle se tourna à demi vers lui, la détermination affichée sur les traits tirés par la fatigue. 

— Laissez-moi faire. Il sait qu’il n’a rien à craindre de moi. Éloignez-vous qu’il ne prenne pas ombrage de votre présence. 

— Qu’allez-vous faire ? 

— Faire en sorte qu’il ne tue personne et qu’il ne se blesse pas plus qu’il ne l’est déjà. Reculez. 

D’un geste, elle se dégagea et avança d’un autre pas, attentive aux réactions d’Attila concentré sur le grand chien debout à un mètre. 

— Toi aussi Finn, recule. 

Aussitôt il obéit, battit en retraite et s’assit en surveillant Attila. 

Le bruit des sabots avertit Kathleen de l’arrivée du renfort attendu. Au cours du voyage, elle avait remarqué l’entente particulière entre les deux chevaux et la placide ascendance de la jument sur l’étalon acariâtre. Sous ses dehors tranquilles et doux, Hartane cachait une autorité innée de meneuse de troupeaux et aucun cheval ne résistait à une oreille couchée ou à un couinement mécontent de la belle. Tous pliaient à sa loi à moins de vouloir subir le courroux agressif de la jument.

— Lâche là, Andy. 

Le jeune homme desserra sa prise sur la corde et libéra Hartane, curieuse de ce remue-ménage inhabituel. Elle s’approcha de sa maîtresse, glissa le museau sur le cou à la peau diaphane pour réclamer une caresse. Un sourire illumina le visage de Kathleen et elle flatta l’encolure de sa compagne de balade. 

— J’ai besoin de ton aide pour le calmer, ma belle. Fais attention à toi, il est de mauvaise humeur. 

Le petit hennissement répondit à la demande insolite. Kathleen poussa doucement Hartane vers Attila tendu et immobile. Il gronda, souffla, dansa d’un pied sur l’autre, les oreilles couchées, prêt à attaquer celle qui le toisait avec morgue. À son tour, elle rabattit les oreilles, arqua l’encolure d’un mouvement élégant et claqua de la mâchoire avec hargne. Surpris par ce geste de domination, Attila renâcla, tenta d’impressionner la jument campée fermement devant lui. Rien n’y fit et le coup de dents en direction de son garrot le fit reculer au fond de la stalle. Il baissa le chamfrein en signe de soumission, gratta le sol d’un sabot impatient et mécontent, mais finit par se calmer, sentant que le pugilat signerait sa défaite. Sans plus s’occuper de sa victoire, Hartane s’approcha du râtelier et y fourragea pour en arracher une bonne ration de foin odorant. Elle tourna la tête vers l’étalon et l’invita à se joindre à elle d’un hennissement à peine audible. 

— Voilà qui est mieux, Attila. Maintenant, laisse-moi te débarrasser de ta bride, murmura Kathleen en se glissant sous l’encolure de la jument pour atteindre le cheval. 

Prudemment, elle présenta la main vers les naseaux frémissants, attendit qu’il lui accorde sa confiance comme il l’avait fait quelques heures plus tôt. La présence d’Hartane suffisait à l’apaiser. Avec dextérité, elle coupa la rêne enroulée autour de l’antérieur, soulageant instantanément la pression sur la bouche aux commissures à vif. Il sursauta, se pointa légèrement, frappa la paroi de la stalle d’un coup de pied vif. 

— Tout doux ! Tu n’as rien à craindre maintenant. Une bonne nuit de repos, et il n’y paraîtra plus. Viens, l’appela-t-elle, la main toujours tendue vers lui. 

Les hommes présents observaient la scène avec attention ou admiration. Aucun d’entre eux ne s’aventurerait à défier l’infernal étalon à la réputation ombrageuse. La fine silhouette semblait fragile à côté de la force brute de l’animal encore sous le choc des événements de l’après-midi. La patience et la douceur de la jeune femme abattaient les derniers relents de rébellion d’Attila. Il se laissa débrider et déharnacher, attendit d’être débarrassé du caparaçon et de la selle pour s’approcher d’Hartane imperturbable et occupée à manger le foin. Il couina et arracha à son tour du fourrage.

Kathleen saisit la corde autour de l’encolure d’Hartane et l’incita à la suivre. 

— Venez. 

Les deux chevaux l’accompagnèrent sans rechigner et elle traversa l’écurie pour rejoindre la grande stalle destinée aux poulinages de printemps. 

— Donne-leur du foin et surveille-les cette nuit, recommanda-t-elle au garçon dévolu à l’entretien d’Hartane. 

— Oui, madame Kathleen, s’inclina le gamin avec un air de béate déférence. 

— Kathleen !

L’interpellation sèche les fit tous se retourner vers le nouveau venu. En quelques foulées, il fut sur elle et se planta fermement devant elle, les mains sur les hanches, la mine furibonde. 

— Ce cheval est…

— Apeuré et effrayé, Duncan. Rien de plus. 

— Il aurait pu te…

— Rien du tout ! l’interrompit-elle à nouveau d’un ton obstiné. Y a-t-il eu d’autres blessés ? 

Duncan expira fortement, s’inclina devant la détermination têtue de la jeune femme à n’en faire qu’à sa tête au péril de sa propre vie. 

— Non. Tout le monde a respecté les consignes et personne n’a été gravement touché. Par contre, le gué est impraticable et la route du village s’est effondrée en deux endroits, annonça-t-il les dégâts provoqués par la violence de l’orage. 

— Devons-nous redouter d’autres dommages ? Le pont ? 

— Les piles ont mieux résistées que nous ne pouvions l’espérer. D’ici trois semaines, si le temps le permet, il sera terminé. 

— Bien. Demain, réquisitionne les hommes de Marsow et ramenez les pierres de la passe pour consolider la route. Nous n’aurons pas à les extraire et ainsi nous gagnerons du temps. Fais en sorte d’augmenter leurs rations pour les remercier de leur peine. La digue ? 

Un sourire de fierté éclaira les traits de Duncan. 

— Elle a tenu et tous les bateaux sont rentrés au port avant le gros du grain. 

Un soulagement visible apparut sur le visage las de Kathleen et les prunelles saphir brillèrent de contentement. 

— J’en suis bien aise ! 

— Pour les troupes ? Que faisons-nous ? 

— Les baraquements ? 

— Presque terminés et ils peuvent s’y installer dès que tu l’ordonneras. Des bras supplémentaires se révéleront utiles pour achever le pont, engranger les semailles ou décharger les bateaux. Nous ne manquons pas d’occupation pour les employer. Il faudra…

Kahtleen posa la main sur le bras de Duncan pour le faire taire. Elle soupira et ferma les paupières quelques secondes.

— Demain, Duncan, demain, s’il te plaît. 

— Excuse-moi, tu es épuisé et je ne suis qu’un rustre ! grommela-t-il en prenant les doigts glacés pour les porter à sa bouche avec tendresse.

Le même sourire de connivence éclaira leurs visages et n’échappa pas aux observateurs de la scène. 

John et Hugo se lancèrent un regard, une interrogation commune à l’esprit. 

Cette entente visible résultait-elle d’un rapprochement coupable ? 

Prisonnière de son amour – 33 – Apparences

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13 commentaires sur “Prisonnière de son amour – 32 – Soupçons

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  1. peut etre………….. mais je veux que ça se termine bien pour eux sans coups fourés de part et d’autres et surtout des autres !!!!!

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  2. Moi non plus je l aime pas et puis les 2 copains d Harald vont se faire des mauvaises idées 🤔🤔et a savoir si ils vont pas bourrer le crâne d Harald qd il va se remettre d aplomb et mettre encore de la tension entre le couple??? Grrrrr

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      1. Elle aime Harald malgrés tout …… Duncan va fiche le bazar et je reste polie….et il doit avoir une salé idée derrière la tête 😡😡😡

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