Prisonnière de son amour – 31 – Présages

Chapitre 31

Présages

Attila précédait le cortège silencieux. La charrette avançait au pas lent des chevaux et les hommes suivaient leur maître à l’agonie. 

Kathleen priait. 

Après un accès de profonde rancune, revoir le visage émacié de son mari avait provoqué une nouvelle flambée de ses sentiments brouillons. 

Après cinq mois de mutisme, le chevalier décidait de revenir sans même l’en avertir par simple courtoisie et le malheur les frappait à nouveau. Si le messager n’avait pas annoncé l’arrivée probable des troupes, elle serait auprès de Gersande à attendre la venue de son enfant au lieu de se morfondre pour la vie d’un homme impossible à arracher de son cœur. Chaque pas se transformait en une nouvelle prière à son Dieu. Elle promettait tout, jurait de ne plus jamais se montrer orgueilleuse, d’obéir aux préceptes de la charité et de croire à la rédemption de l’âme. 

Les villageois se tenaient sur les pas des portes et saluaient bas la cavalière guidant la colonne vers la forteresse plus impressionnante que jamais sous le ciel ardoise du couchant. Le visage tordu par l’angoisse, Joan attendait au pied des marches de la tour nord, les mains jointes sur la poitrine. Kathleen sauta à terre et jeta les rênes d’Attila à Andy. 

— Soigne-le bien.

Elle se pressa vers le chariot arrêté et surveilla le déchargement du brancard. 

— Dans ma chambre, ordonna-t-elle aux porteurs. 

— Suivez-moi, s’empressa Joan. 

— Duncan, va chercher Ewana et ramène-la au plus vite, demanda Katleen, les yeux braqués sur le cortège. 

— Je m’en occupe. 

Sans attendre, elle se précipita à la suite de la procession silencieuse partie vers le logis, suivi de près par Hugo et John. Ils la virent ordonner à deux jeunes filles d’apporter des linges propres, de l’eau bouillante et des bûches de bois. 

— Doucement ! réprimanda-t-elle les hommes disposant Harald sur le lit débarrassé de sa courtepointe et de ses édredons chatoyants. 

Immédiatement, elle se pencha sur le blessé, écouta le souffle lent et posa la main sur la poitrine. Les yeux fermés, elle se concentra sur les battements du cœur qu’elle jugea régulier et un espoir l’effleura. Elle se tourna vers les soldats amassés au pied de la couche, le visage fripé par l’inquiétude. 

— Hugo, aidez-moi à le déshabiller.

Délicatement, ils ôtèrent les vêtements maculés de boue et de sang, découvrirent les dommages provoqués par la chute et l’avalanche de pierres. Kathleen s’alarma de l’angle étrange de la jambe et de l’épaule. Une profonde entaille griffait le haut du bras et une étoile soulignait la tempe masquée par les cheveux collés par la pluie et la terre. Pendant de longues minutes, elle palpa le corps martyrisé, s’efforça de détecter les chaleurs sournoises signes funestes d’une mort inéluctable. Tous la regardaient sans qu’elle prenne conscience de leur attention particulière. Hugo la dévisageait et tentait de reconnaître en cette jeune femme à l’assurance marquée l’épouse laissée au logis par son ami. Depuis son apparition quasi miraculeuse à l’entrée de la passe, il ne pouvait la quitter des yeux, s’interrogeait et envisageait les pires scénarios. 

— Donne, ordonna Katleen en prenant des mains de Joan la cuvette d’étain. Va chercher ma trousse de couture, une pince à feu, un mortier et des feuilles de saules, ainsi qu’un drap propre. Demande à Ian de me rapporter des planchettes de châtaignier de quinze pouces et de la ficelle de chanvre. 

— Tout de suite, madame. 

Soigneusement, Kathleen lava la peau maculée de sang, détailla avec attention les moindres signes de souffrance d’Harald. Il ne bougeait pas et semblait dormir. Elle fronça les sourcils, écouta à nouveau les battements du cœur à la hauteur de la cicatrise blanchâtre, s’étonna de l’immobilité de gisant du blessé. 

— Hugo, aidez-moi, se décida-t-elle à agir et de profiter de son évanouissement. Nous devons replacer son épaule avant qu’il ne se réveille. Il souffrira moins. 

— Que dois-je faire ? 

— Tirez autant que possible pour que je puisse la redresser, mais en douceur. Je crains qu’elle ne soit fracturée. Vous, interpella-t-elle John, immobile au pied du lit et attentif aux moindres gestes de la jeune femme. Prenez la lampe et venez m’éclairer !

— À vos ordres, s’empressa John. 

Désormais, il comprenait la promptitude d’Harald à revenir à Silkoch et sa mélancolie à l’évocation sa femme. Elle ne ressemblait plus à la fille cadavérique épousée huit mois plus tôt et offrait un tableau charmant aux personnes présentes dans la chambre et subjuguées par l’enchantement de la voix voilée et chantante. Il saisit la lampe et s’empressa d’obéir.

— Allons-y, souffla-t-elle avec détermination. Hugo, tirez. 

Avec dextérité elle guida ses gestes, appuya avec force sur la clavicule déboîtée. Le craquement sinistre résonna dans le silence pesant de la pièce sans que le blessé bronche ou gémisse. Elle tâta à nouveau les muscles saillants, plia le bras avec délicatesse et le cala doucement sur la poitrine à peine vibrante de vie. Au même moment, un jeune homme se précipita dans la chambre, porteur de planchettes de bois et d’un écheveau de ficelle. Joan se présenta à sa suite, essoufflée par sa course à travers le château. 

— Elle arrive, déclara-t-elle en déposant sur le lit un drap propre, une boîte à couture richement ouvragée et une pince à feu. 

Kathleen hocha la tête avec soulagement. 

— Nous ne serons pas trop de deux, murmura-t-elle en auscultant la jambe bleuie et gonflée. Aide-moi.

Sans attendre, elle disposa les planchettes de chaque côté du mollet et enroula les bandes de draps avec adresse, maintenant ainsi le membre blessé que Joan tenait fermement. Elle pria que la fracture soit franche, sans éclats. Elle connaissait les conséquences d’une cassure mal soignée, de la gangrène inévitable et de la nécessité d’amputer la partie touchée par la pourriture. Elle se redressa, essuya son front moite à deux mains, les yeux attachés au visage blafard et l’étoile écarlate de la tempe. Une vieille femme entra dans la pièce et s’approcha du lit d’une démarche claudicante, le front barré d’une profonde ride de contrariété. 

— Allez vous autres, ouste. Le maître n’a pas besoin d’autant de curieux ! interpella-t-elle les porteurs silencieux et immobiles appuyés contre le mur. 

Kathleen releva la tête et découvrit les soldats figés et la fixant avec admiration. Elle se troubla sous les regards attentifs et chassa les importuns d’un geste de la main. 

— Qu’en penses-tu ? demanda-t-elle à Ewana penchée sur le malade. 

— Hum… grommela la vieille femme, le visage fripé par la concentration. 

Kathleen n’osait plus respirer de peur que le verdict ne tombe de la bouche édentée et crispée par une moue dubitative. 

— Il est dans les limbes. Il ne se réveillera pas.

La bonne femme se releva avec une souplesse étonnante sous l’œil circonspect des deux spectateurs intrigués, Hugo et John.

— Jamais ? bégaya Kathleen anéantie par la sentence énoncée. 

La vieille haussa les épaules, palpa le corps inerte, détailla avec soin les blessures visibles au bras et à la tempe. Elle posa la main sur la poitrine barrée de sa cicatrice blanchâtre, ferma les paupières et psalmodia une complainte inintelligible. 

— Il s’éloigne, soupira-t-elle en touchant le front blême. 

— Que pouvons-nous faire ? Ne peut-on… murmura Kathleen, les yeux noyés par une soudaine montée de larmes. 

— Donne lui une raison de revenir. Rien d’autre ne le sauvera. 

Kathleen s’affaissa, le regard rivé sur le visage exsangue d’Harald, un nouveau désespoir au cœur. 

Le ciel ne lui accorderait-il jamais un instant de repos ? 

— Il est entre les mains de Dieu. Laisse-le prendre sa décision. Soit forte, Kathleen, fille de Silkoch. Pour lui.

Ewana frappa le sol de sa canne, dodelina de la tête, un sourire étrange aux lèvres. 

— Maintenant, termine ta besogne et surveille que la fièvre ne s’empare pas de lui. 

Kathleen acquiesça et poursuivit sa tâche. Elle nettoya la profonde entaille du bras, la fouilla avec un couteau effilé pour en ôter les éclats de pierre. 

— Tu dois la brûler, affirma Ewana d’un ton docte. Et ensuite, tu la refermeras. Celle-ci, ce n’est rien.

La guérisseuse récupéra des feuilles dans le bol apporté par Joan et les enfourna dans sa bouche. Elle les macha avec application, sans quitter des yeux la jeune femme debout devant le feu et tenant la pince plongée dans les braises rougeoyantes. Elle sourit, le regard braqué sur les deux hommes silencieux et immobiles près de la porte et attentifs aux moindres mouvements de Kathleen. Elle cracha dans sa paume la mixture de feuilles et l’étala sur la tempe en couche épaisse. Elle banda la tête d’un large morceau de drap en surveillant les gestes de Kathleen revenue avec la tenaille chauffée à blanc. 

— Vas-y, commanda-t-elle. 

La main trembla avant d’approcher le fer rouge du bras nu. Aussitôt, l’odeur de chair brûlée envahit la chambre faisant grimacer les personnes présentes. 

— C’est bien, marmonna Ewana. 

Elle cracha le reste de la pâte brune sur ses doigts, en badigeonna la blessure et massa le biceps avec fermeté pendant de longues minutes. Elle essuya la peau devenue noire, se pencha sur la plaie et la sentit d’un reniflement bruyant. 

— Hum, hum. Referme-la que la pourriture ne s’y mette pas. Je vais préparer de la potion pour éloigner les mauvais esprits. Surveille-le et appelle-moi si la fièvre le prend. 

Elle soupira fortement, dodelina de la tête, les yeux plissés sur une vision intérieure. 

Kathleen et Joan l’observaient en silence dans l’attente d’une sentence dont elles s’alarmaient de l’inexorabilité. Dans la région, personne n’ignorait les pouvoirs de la guérisseuse ou la portée de ses présages. Beaucoup parcouraient des dizaines de lieues pour obtenir un remède ou un conseil et pourtant ils craignaient tous ses prédictions et redoutaient les mots prononcés sans fioritures ni compassion. 

— Peut-être… 

Elle haussa les épaules, tapota de sa canne le plancher recouvert d’un tapis de laine, secoua la tête de droite à gauche. 

— Soigne-le, recommanda-t-elle avant de se détourner et de quitter la chambre. 

— Éclaire-moi, Joan, murmura Kathleen, les traits du visage tiré par la fatigue et le désespoir. 

Les derniers mots d’Ewana ne lui apportaient aucun de réconfort et elle se concentra sur sa tâche. Adroitement, elle enfila un fil de soie sur son aiguille et entreprit de recoudre l’entaille béante. Le crépitement du feu meublait le silence pesant, chacun observait les gestes mesurés et doux de la jeune femme penchée sur le blessé. 

Hugo la dévisageait, comparait le profil tendu avec ses souvenirs et cherchait à retrouver dans cette silhouette souple et harmonieuse la fille cadavérique laissée à la solitude de la forteresse cinq mois auparavant. La robe d’une simplicité élégante accentuait la taille bien prise, les hanches que l’on devinait charnues et fermes. La poitrine haute moulée par le corsage cintré dévoilait les attraits d’un giron charmant. La lampe à huile tenue au-dessus de la tête dessinait des arabesques d’ombre et de lumière sur la gorge à la peau diaphane et veloutée qu’aucun artifice n’embellissait. Des reflets cuivrés poudroyaient la chevelure châtaigne dénouée sur les épaules et dont les longues mèches humides s’égouttaient au creux des reins. 

Le soupir de lassitude de Kathleen le sortit de sa contemplation. Hugo jeta un coup d’œil à John et entrevit l’intérêt de leur ami. Un sourire charmé fleurissait sur la bouche aux lèvres fines tandis que le regard s’attardait sur les gracieux attributs de leur hôtesse, jaugeait la situation et sa déconcertante évolution. 

— Nous ne pouvons rien de plus, murmura Kathleen d’un ton défaitiste, les yeux rivés sur le visage immobile du chevalier. 

Poussée par un puissant désir de sentir la chaleur de la vie sous ses doigts, elle avança la main vers la joue couverte d’une barbe naissante. Elle renonça à son geste de peur d’éclater en sanglots et de ne pouvoir endiguer son chagrin. Un frisson d’angoisse la secoua sans qu’elle puisse raisonner ou espérer que le ciel lui accorde le bonheur de revoir les prunelles vert-de-gris étinceler comme autrefois. Peu lui importait que cela soit de colère ou de suspicion tant qu’il guérissait. 

— Madame, il faut vous changer, vous êtes trempée, la gronda Joan en posant la lampe sur la tablette de bois accrochée au mur. 

— Je ne peux pas le laisser. Il…

John s’avança, saisit d’autorité la main tremblante et frigorifiée qui quelques minutes plus tôt œuvrait pour soigner son ami. 

— Je vous en prie, Madame. Obéissez à cette jeune femme. Personne ne souhaite que vous tombiez malade à votre tour. Si vous nous permettez de demeurer ici, nous nous chargerons de le surveiller et vous avertirons de son réveil à la seconde même où il ouvrira les yeux. 

— C’est de mon devoir de le veiller, se redressa Kathleen, le menton orgueilleusement tendu en un geste de défi. 

— Soit, mais à condition de vous sécher et de vous restaurer en notre compagnie. Votre époux nous a promis un bon repas et nos estomacs crient famine après ce long voyage. Nous autorisez-vous à nous installer dans la salle commune ? 

Kathleen secoua la tête de droite à gauche, les yeux attachés aux paupières bleuies d’Harald. 

— Non. Des chambres sont à votre disposition, et un souper vous sera servi d’ici une heure.  

— Que vous prendrez en notre compagnie, je vous l’ordonne, Madame. En tant que meilleur ami de votre époux, je vous le demande comme une grâce et je doute qu’Harald souhaite que vous vous morfondiez par sa faute. 

— Je…

— Joan ? Occupez-vous de votre maîtresse, nous nous chargeons du chevalier, déclara John d’un ton de commandement péremptoire d’homme habitué à être obéi dans la seconde. 

Il força Katleen à se lever, la poussa dans les bras de la servante et les accompagna jusqu’à la porte. 

— Dans une heure, vous nous ferez l’honneur de votre table, madame. Allez ! les chassa-t-il d’un geste de la main. 

Il referma le battant sur les protestations de Kathleen et se tourna vers Hugo. 

— Je comprends mieux l’empressement de notre ami à rejoindre ses pénates ! Qui aurait pu croire qu’elle devienne si… charmante et avenante ! 

Hugo s’approcha du lit, le visage froissé par les doutes et les interrogations. Il paria que Kathleen n’avait rien à voir dans le retour précipité du chevalier et que tout comme lui, Harald tomberait des nues en découvrant la nouvelle physionomie de la jeune femme. 

Quoi ou qui avait-il pu permettre un tel changement ? 

Il redouta la réponse et se promit de confirmer ou non son hypothèse au plus vite. 

Prisonnière de son amour – 32 – Soupçons

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13 commentaires sur “Prisonnière de son amour – 31 – Présages

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  1. Grrrrrrrrr ça devient très intéressant ..mais j espère que son ami (car je me doute que qq chose lui ai passé dans l esprit. 😠😠Hum hum suivez mon regard.😒😒) ne lui mettra pas un doute dans la tête à Harald 🤔🤔🤔 alors que ça devrait j espere très vite s arranger entre eux …purééeee mais qu elle lui dise ce qu elle a du fond du coeur ….la sorcière guérisseurs lui a bien dit qq chose qui pourrait hâter sa guérison non…😊 hâte de lire la suite mais surtout la fin …j en peu plus moi de ces retournements et incertitudes 😳😳

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    1. Alors soyons claires Françaoise. Je pense qu’il faut que tu arrêtes de suivre cette histoire, ton coeur ne va pas supporter la suite. Et la fin, c’est pas pour tout de suite. Je vais encore les malmenés et méchamment en plus. Voilà, je préfère te prévenir 🙂

      Aimé par 1 personne

      1. Je crois que je devrais attendre que tu le sorte en ebook sinon je risque de jamais lire la fin de cette façon là 💔💔💔 😃😃😃mais c est trop tentant 😛😛😛😛

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