Prisonnière de son amour – 29 – Ainsi en décide le ciel

Chapitre 29

Ainsi en décide le ciel

 

Les chevaux avançaient au pas dans le chemin éventré par des ornières boueuses creusées par les récents orages.

Harald respirait à pleins poumons l’odeur de la mer dont il percevait au loin les remous tumultueux. Dans une heure, Silkoch se profilerait à l’horizon et l’impatience le tenaillait. Il s’étonnait d’éprouver cette fébrilité insolite à l’approche de la forteresse battue par les vents, un sentiment d’allégresse inconnu le portait en avant. Cinq mois d’absence, et le domaine lui manquait. Lui, le chevalier toujours par monts et par vaux, uniquement heureux sur le dos d’un cheval, une épée à la main ou logé dans des campements de fortune ressentait l’appel de cette terre rude et impitoyable. Il aspirait à la paix et à fonder une famille semblable à celle que ses parents avaient bâtie au fil des ans dans l’amour et le respect. 

La vision cadavérique de Kathleen remonta à sa mémoire et un frisson de désappointement le traversa. Le visage de Madeline se superposa et il sentit le remords l’étreindre. 

Cinq mois auparavant, à peine arrivé à York, stupidement, il avait cédé aux avances de son ancienne maîtresse. Elle avait fondu sur lui comme un rapace, l’avait entraîné sans façon dans une chambre et l’avait entrepris avec passion. Il n’avait pas résisté, incapable d’étouffer son désir brutal de la posséder pour éloigner deux immenses yeux saphir noyés de terreur. Il l’avait assailli jusqu’à l’épuisement, s’était rassasié à sa bouche de baisers ardents, s’était délecté de ses cris de plaisir et de son nom vociféré au plus fort de leur jouissance. Jamais auparavant, il n’avait employé une sauvagerie aussi débridée avec une amante pour la soumettre à ses appétits d’absolu. Il en avait ressenti un dégoût presque immédiat tandis que Madeline se lovait amoureusement contre lui. 

— Comme vous m’avez manqué, avait-elle ronronné, repue et triomphante, les seins balafrés par les griffures, l’épaule marquée par une morsure. Montrez-vous autant de fougue avec votre femme ? Ou bien réservez-vous vos faveurs à sa cousine ? Je suis terriblement jalouse de cette pucelle. Elle ne vous mérite pas et vous devriez en convenir. Répudiez-là mon amour et je serais à vous, uniquement à vous. 

Pendant une seconde, il en avait eu le désir avant qu’un visage émacié, de grands yeux noyés de tristesse ne le ramènent à la raison. À peine quittait-il la chambre que la stupidité de son comportement lui sautait à la gorge et qu’il mesurait le piège où il venait de se fourrer par dépit et faiblesse. Les jours suivants, Madeline l’avait pourchassé, exigeant son dû tandis que son indifférence et un profond agacement envahissaient. Il avait résisté à toutes les manœuvres déloyales de la jeune femme et avait réclamé à Henri de se porter à l’avant-garde pour s’éloigner au plus vite et se soustraire à la tentation ou céder à nouveau. 

Pour la même raison et malgré la proposition de John, il s’était abstenu de revenir à York pour éviter de croiser Madeline ou Margaret. Il craignait que la cousine s’impose à lui et réclame de revenir à Silkoch auprès de sa parente sous de faux prétextes. Il ne tenait pas à revivre les désagréments du précédent périple où elle s’était imposée avec morgue et insolence. Au cours de leur voyage vers York, elle ne s’était pas privée de lui expliquer ce qu’elle attendait de lui. Sans façon, dès le premier bivouac, elle s’était invitée dans son lit. Il l’avait repoussé, conscient du piège qu’elle lui tendait et désireux d’éviter les ennuis. Il s’était sauvé, avait confié les troupes à un capitaine de la garde et avait rejoint York sans demander son reste, pour finalement retomber dans les filets de Madeline. 

Aussi, rejoindre York avec ses comparses pour quelques semaines de ripailles et de plaisir s’avérait peu attrayants pour lui, voire dangereux. Depuis deux jours, l’envie de revoir Silkoch le tenaillait et le poussait à forcer l’allure. 

Et revoir ta dame, murmura une petite voix chagrine. 

Comment pouvait-elle le hanter ainsi, s’immiscer dans ses pensées alors que sa rancune perdurait et qu’il savait ne rien avoir à attendre de Kathleen ? 

Il n’y comprenait rien et refusait de s’épancher sur l’épaule de John ou Hugo. L’un se moquerait de sa soudaine sensibilité, l’autre le conduirait à s’émouvoir. 

Tu l’aimes, pensa-t-il, perturbé qu’elle devienne un poison difficile à éradiquer. 

Il rejeta cette idée stupide. L’amour se nourrissait de tendresse, de partage, du réconfort de bras affectueux, de la chaleur d’un regard épris, pas de ce bouillonnement de violence qui le poussait à prendre une amante comme un butor et à désirer marquer de sa possession une épouse terrorisée. 

Ta femme représente un défi ! Ton orgueil blessé veut la soumettre, rien de plus. Tu n’es qu’un idiot ! 

Attila broncha et le ramena au temps présent. L’étalon rechignait à attendre ses compagnons de voyage, il accélérait à la moindre faute d’inattention de son cavalier. 

— Tout doux, mon brave.

Harald caressa l’encolure puissante, retint le fougueux destrier d’une main ferme malgré son impatience à rejoindre la forteresse. Hugo se porta à sa hauteur, les yeux étincelants d’anticipation, le sourire large. 

— As-tu envoyé un message au château pour avertir de notre arrivée ? 

— Inutile. 

— Redoutais-tu qu’un comité d’accueil nous attende comme la première fois ? 

Harald se tourna vers son ami, les sourcils froncés par la perplexité. 

— Non. 

— Dans ce cas, tu manques cruellement de courtoisie à l’égard de ta femme.

— Je n’en manque pas puisque la dernière missive de Lawless signalait qu’elle se rendait chez une de ses amies sur le point d’accoucher. Nous ne la reverrons sans doute que dans quelques semaines, au plus tôt. 

— Oh ! 

Harald rit de la mine dépitée d’Hugo.

— Ne crains rien. Les vivres ne font pas défaut et à moins que la disette ne sévisse à Silkoch depuis peu, ce soir nous aurons un toit sur nos têtes et un bon repas pour garnir nos estomacs. 

John les rattrapa et soupira en montrant l’horizon chargé de nuages sombres. 

— Est-ce encore loin ? L’orage approche à toute allure. 

— Nous risquons fort de ne pas pouvoir traverser le gué, affirma Hugo. 

— Dans ce cas, nous emprunterons la ravine, répliqua Harald.

— Je n’aime pas ce coupe-gorge ! maugréa Hugo.

Le nez levé vers le ciel où les nuages s’amoncelaient en funestes présages, Harald observa l’avancée rapide du mauvais temps. Un sourire satisfait effleura ses lèvres. Le passage par la faille, la « bouche des enfers » comme la nommaient les villageois, raccourcirait leur voyage et dans moins d’une demi-heure, la forteresse les accueillerait à nouveau. 

— Rassure-toi, personne n’osera affronter la tempête que nous promet le ciel pour nous souhaiter la bienvenue, se moqua-t-il. 

— Justement, ce défilé ne me dit rien qui vaille sous l’orage. 

— Serais-tu devenu couard, Hugo ? plaisanta Harald amusé par l’air chagriné de son ami. 

— Je n’aime pas cette passe ! marmonna Hugo, d’un ton buté. 

Le rire du chevalier se perdit dans le grondement sourd du tonnerre.  

— Dépêchons-nous si nous voulons y arriver avant le déluge. La tempête entre ces deux murailles risque d’impressionner les chevaux. Allons ! commanda Harald d’une voix forte. 

D’un appel de langue, il ordonna à Attila de prendre le trot. Les yeux levés vers le ciel de plomb, il jaugea leur chance de parvenir à Silkoch avant l’averse, reçut les premières gouttes accompagnées d’un roulement de tambour menaçant. En quelques secondes, le rideau de pluie s’abattit sur les hommes et les bêtes. Ils courbèrent l’échine sous les éléments déchaînés, progressèrent aussi vite que le leur permettait le chemin défoncé. Les éclairs zébraient l’horizon par intermittence, déchiraient les nuages noirs et les craquements secs résonnaient lugubrement. Une multitude de ruisseaux se formaient, enflaient et transformaient le sol détrempé en bourbier sous les pas pressés des chevaux. Les grondements roulaient sans fin, claquaient en écho et donnaient une allure de fin du monde à ce qui l’instant précédent ressemblait à un bois paisible. Les arbres gémissaient sous les assauts violents du vent, se courbaient, les branches fouettaient l’air avec vigueur et les feuilles s’éparpillaient en tourbillons en tous sens.

— La gorge se situe à notre droite, hurla Harald pour couvrir le rugissement de l’orage. 

Il montra l’étroit goulet à peine visible derrière le rideau de pluie. 

— Hugo, John, passez devant et sonnez le cor si vous rencontrez des difficultés. 

Ses compagnons acquiescèrent et lancèrent leurs montures entre les parois ruisselantes de boues. De récents éboulis ralentissaient la progression des bêtes avançant en file indienne. Les trombes d’eau arrachaient le peu de terre aux versants abrupts, les cailloux roulaient et s’entassaient au pied de la muraille grise. À l’entrée de la passe, Harald encourageait les hommes à presser le pas, les incitait à la prudence tandis qu’Attila montrait des signes de fébrilité. À son tour, il s’engagea dans la ravine étroite aussi sombre que la bouche des enfers. Le tonnerre grondait sans discontinuer et éclata d’un claquement assourdissant répercuté en écho entre les parois rocheuses. Attila se cabra, les yeux exorbités par la frayeur. Harald tenta de maîtriser l’animal terrorisé. L’étalon refusait d’obéir, reculait et s’acculait contre les éboulis en hennissant de panique.  

— Vas-tu avancer, bougre d’âne ! cria Harald mis à mal par les réactions désordonnées de sa monture.

Il saisit son épée et de son plat frappa la croupe du récalcitrant. Attila bondit en avant, s’élança dans un galop chaotique le long de la muraille. Un grondement sourd enfla et se répandit en écho, la terre trembla imperceptiblement, les rochers vacillèrent. La foudre s’abattit au sommet de la falaise, déracina d’un coup un arbre centenaire le précipitant à quelques mètres du cavalier. Les éclats de roches semblaient projetés par un fou, l’eau ruisselait en torrents de boue. Attila se cabra, sauta de côté pour se soustraire à l’avalanche de pierraille. Un caillou à la pointe acérée atteignit Harald à la tempe, l’étourdissant en partie. Le sang-mêlé à la pluie brouilla sa vue et il lâcha les rênes pour se prémunir des projectiles arrachés à la paroi par la fureur de la tempête. Le vent mugissait de rugissements sardoniques, répercutait sa force d’un bout à l’autre du défilé, secouait la maigre végétation et tournait à l’ouragan. Aveuglé, Harald tentait de maîtriser Attila devenu fou. L’animal le précipita contre la barrière rocheuse et lui fracassa l’épaule. Il hurla de douleur, tomba au sol sous les sabots de l’étalon dont il se protégea maladroitement. Le hennissement de panique retentit jusqu’aux confins de la passe, alerta les hommes débouchant dans la plaine. Un nouveau grondement vibra entre les parois, les secoua légèrement. Dans un dernier geste de sauvegarde, Harald essaya de se relever, l’épée fermement plantée entre deux rochers. Une branche le frappa à la poitrine et le jeta à nouveau au sol. La douleur fulgurante de son épaule brisée le terrassa et il s’évanouit sous la violence du choc. Le tonnerre résonna au-dessus de sa tête, des trombes d’eau se déversèrent dans le goulet étroit. Un pan de la muraille fissurée et gorgée d’humidité se détacha lentement, inexorablement, et les pierres arrachées à la paroi ensevelirent l’homme tombé à terre. 

— Harald ! hurla Hugo, les yeux braqués vers la ravine meurtrière en espérant voir apparaître son ami. 

Seul le rire sardonique de la tempête lui répondit. Une ombre gigantesque se profila brusquement, et Attila déboucha de la faille tel un diable sorti des enfers, le regard fou, la gueule maculée de bave, le poitrail en sang. Le léger caparaçon l’avait partiellement préservé de la violence des projectiles. Il se rua sur les chevaux arrêtés au pied de la muraille, mis la pagaille parmi les soldats effrayés par la fureur de l’animal terrorisé.

— Laissez-le ! Sonnez le cor ! cria John en sautant de selle. 

Le son lugubre de l’olifant se mêla aux derniers soubresauts de l’orage, annonçant le terrible malheur. John se précipita vers l’entrée de la passe, le bouclier au-dessus de la tête pour se protéger des pierres et de la boue jetées du haut de la paroi.

— N’y va pas ! C’est folie ! le retint Hugo d’une poigne ferme. 

— Nous devons l’aider, quoiqu’il nous en coûte !

— Pas au point d’y perdre la vie. Sois raisonnable, attendons que la tempête se calme. 

— Il sera peut-être trop tard, se révolta John, le souffle court. 

Hugo secoua la tête de droite à gauche, les traits figés par l’accablement. 

Les grondements sépulcraux de l’orage s’éloignaient, la pluie battante ruisselait sur les hommes trempés sans qu’ils pensent à se mettre à l’abri ou se protègent du déchaînement des éléments. Ils regardaient tous la bouche de pierre béante et étrangement semblable à un sourire diabolique hérissée de ses crocs aigus. Les éclairs s’attardaient sur l’horizon sombre comme la nuit, zébraient le ciel de signes cabalistiques effrayants. Le vent secoua la plaine d’une bourrasque ultime avant de courir sur la mer en furie dont le vacarme répondait aux mugissements tempétueux. Aussi soudainement qu’il avait éclaté, l’orage s’apaisa, s’éloigna abandonnant sur son chemin des hommes terrassés par le désespoir d’avoir perdu l’un des leurs. 

John et Hugo s’aventurèrent dans l’étroit goulet, découvrirent à cent pas l’amoncellement de pierres semblable à une tombe. Un pan de la chasuble bleue dépassait à peine de l’amas mortel. Comme un présage funeste, l’épée plantée dans le sol s’apparentait à une croix et les deux compagnons tombèrent à genoux et se signèrent, anéantis par la tristesse de perdre un fidèle camarade. Les larmes ruisselèrent sur les joues trempées par la pluie, les yeux se fermèrent et les lèvres psalmodièrent en silence une prière pour le repos de l’âme d’un valeureux guerrier. 

Ainsi le destin décidait de l’avenir de leur ami. 

Prisonnière de son amour – 30 – Prions

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13 commentaires sur “Prisonnière de son amour – 29 – Ainsi en décide le ciel

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    1. Aucune idée, mais la fin approche. Une dizaine de chapitres à un ou deux près je pense. A l’origine, il n’en avait que 17 😉 Il en reste 5 à corriger de l’ancienne version et découpé en deux.

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