Prisonnière de son amour – 27 – M’invites-tu ?

M’invites-tu ? 

— Que décides-tu Harald ? Viens-tu avec nous à York ? 

John s’étira d’un mouvement lent, grimaça de sentir ses muscles endoloris par la longue station assise sur le banc inconfortable de la taverne où ils se retrouvaient entre amis. Il sourit de voir le chevalier sortir de sa rêverie et le fixer sans répondre. 

— Nous pouvons nous accorder un peu de repos maintenant que Kildare et Lovell sont défaits. Ils n’y reviendront pas de sitôt puisqu’Henri a montré sa détermination à imposer l’ordre dans le pays.

Hugo et Randolph acquiescèrent bruyamment et choquèrent leur pinte l’une contre l’autre. Ils rirent de la mine déconcertée d’Harald et de son mutisme inhabituel.

Depuis une semaine, le chevalier rêvassait. 

Après leur victoire écrasante à Stoke sur les troupes du comte de Kildare, Lincoln et Lord Lovel, John et Harald s’étaient chargés d’étouffer les derniers foyers de rébellion. Pendant deux mois, ils avaient parcouru le sud afin de recueillir les accords d’allégeance de seigneurs encore frileux ou arrogants. La politique du souverain déplaisait et la noblesse étroitement surveillée ou déchue de certains privilèges manifestait ses doléances auprès du conseil du roi non sans créer des tensions qu’Henri s’empressait de réduire à néant par la force ou la diplomatie. Désormais, un vent de paix soufflait sur le pays et chacun retournait chez lui, heureux de retrouver des campagnes apaisées et soumises à la couronne. 

— Alors ? insista John, amusé par la perplexité de son ami. Préfères-tu nous accompagner à York et t’octroyer quelques débauches bien méritées ou rejoindre Silkoch et t’astreindre à reprendre le dur labeur de maître de la gardienne du Nord ? 

— Dur labeur n’est pas le terme exact. Lawless se débrouille très bien sans moi, maugréa Harald avec une certaine mauvaise humeur engendrée par son sentiment de défiance.

Sa raison lui soufflait un autre nom : Duncan. 

Les rapports circonstanciés de Lawless démontraient sans conteste l’habileté de Duncan à gérer le domaine avec astuce et talent et grâce à leurs efforts combinés, Silkoch retrouvait son lustre d’antan malgré un épisode dramatique quelques semaines après son départ. Une fièvre pernicieuse avait secoué la région et avait, d’après les dires de l’intendant, provoqué le décès d’une trentaine d’habitants surtout parmi les plus fragiles. À la réception de la mauvaise nouvelle, il avait craint que Kathleen ne soit du nombre des victimes ou qu’elle n’y résiste pas. À travers tout le Nord, la maladie avait décimé les populations avant que les mesures drastiques ordonnées par Henri ne viennent à bout de l’épidémie. Le pays s’en relevait affaibli, mais déterminé à soigner ses plaies et aspirait désormais à la paix. 

La missive arrivée deux semaines auparavant le rassurait sur l’évolution de la situation et sur la santé de sa femme. Elle se portait bien et, aux dernières nouvelles, Kathleen envisageait de visiter une de ses connaissances prête à enfanter dans les jours à venir. Il ne pouvait guère lui interdire de rejoindre une amie sous prétexte qu’à son tour il revenait au château après cinq mois d’absence, cependant, il trouvait son attitude cavalière. Il entretenait à son égard une certaine rancune de n’avoir pas répondu personnellement par quelques mots aimables à ses lettres, certes succinctes et destinées à Lawless. Son sourire se teinta d’amertume. Sa femme lui vouait une indifférence tenace. Il retourna dans le passé, se rappela la disparition de Kathleen la veille de son départ et leur incapacité à la retrouver. Il avait craint un geste fatal et avait dépêché sur la grève une escouade de soldats à la recherche de la dépouille de la fugitive. Ils étaient revenus bredouilles après des heures, impuissants à déterminer où elle s’était volatilisée. Elle n’avait pas paru au dîner ni pendant la nuit. Interrogé un peu rudement, Duncan avait certifié ne rien savoir de la disparition de la châtelaine. L’irritation avait effacé sa fugace inquiétude et le lendemain, il était parti sans plus s’occuper d’elle puisqu’elle ne daignait pas assister à leur départ pour lui souhaiter bon voyage. À son arrivée à York, Hugo l’avait rassuré ; Kathleen se portait bien et avait rejoint la forteresse quelques heures après l’éloignement du dernier chariot sans donner aucune explication. 

Harald soupira, saisit la chope de bière et en avala une rasade. Le coup de coude de John le contraignit à s’intéresser à la conversation de ses compagnons de beuverie. Hugo et Randolph commentaient leur victoire et se rappelaient les moments cocasses de leur équipée guerrière ; ils préféraient oublier les hommes tombés sur le champ de bataille, l’odeur du sang ou des chairs brûlées. Rejoindre York et s’accorder du bon temps comblaient leurs vœux et déjà, ils s’impatientaient, avides de plaisirs et d’agapes. 

— La cour s’y installe pour deux ou trois mois et Henri a promis de belles fêtes, affirma Randolph, les yeux pétillants d’anticipation.  

— Je retourne à Silckoch, décida brusquement Harald. 

Ses compagnons le regardèrent avec étonnement et les sourires se firent plus larges. 

— Je m’en suis éloigné trop longtemps. 

— De la forteresse ou de Lady Kathleen ? le taquina John. 

Harald haussa les épaules, embarrassé de ne pouvoir répondre à la question avec franchise. 

— Nous connaissons certaine jeune femme qui se montrera fort déçue de ne pas te revoir, se moqua Hugo, une lueur égrillarde dans les yeux. Elle n’a pas hésité à nous apporter des douceurs dans nos campements de fortune bravant la boue et le mauvais temps et gâchant ainsi sa plus belle robe. 

Le chevalier grimaça et porta sa pinte à la bouche pour cacher son mécontentement au rappel de ses fredaines et de l’obstination de Madeline à le poursuivre au cours des derniers mois. Ses amis rirent de bon cœur face à son agacement. 

— Longue vie au roi, énonça-t-il pour détourner la conversation. 

— Longue vie au roi ! 

Ils toquèrent leur chope et les vidèrent d’un trait, un air de sérénité sur les visages. 

— Il est temps pour moi de me retirer, annonça Harald en se levant. 

— Je t’accompagne, s’empressa John. 

Il déposa une pièce sur la table, d’un geste discret conseilla à Hugo et Randolph de ne pas bouger. Les deux hommes sortirent dans la ruelle presque déserte à cette heure du soir et se dirigèrent d’un bon pas vers le campement dressé aux limites de la bourgade. 

— Silkoch ? relança John en jetant un coup d’œil à son ami devenu taciturne. 

Depuis quelques semaines, le chevalier manifestait des signes d’inattention, de lassitude ou de profond agacement à l’énoncé de la Gardienne du Nord et du titre de comte qu’Henri lui avait accordé après leur victoire sur les insurgés. Le roi lui garantissait ainsi une légitimité face à ses détraqueurs ou quémandeurs de tout acabit et s’assurait de la fidélité sans faille de son compagnon d’exil. 

— Silkoch, confirma Harald d’un ton désabusé. Lawless se montre compétent dans son rôle de régisseur et il peut sans peine gérer l’intendance du domaine, mais… 

Harald hésita à formuler sa pensée, étonné lui-même par son envie soudaine de revoir la forteresse, de humer les embruns apportés par le vent, d’admirer la mer du haut du chemin de ronde. Un visage exsangue, de grands yeux saphir empreints de frayeur et un corps malingre s’invitèrent dans son esprit. Une étrange flambée d’impatience l’envahit. Il grommela entre ses dents, furieux de sentir son bas-ventre se charger de désir, de s’échauffer de manière insolite. 

— Mais ? insista John. 

— Il est temps que j’assume mon rôle de maître à part entière. 

— L’irréductible vagabond que tu es trouverait-il désormais du charme à s’accrocher à la terre ? 

— Le combattant aspire au repos et à la paix, John. J’ai vingt-huit ans et pour l’instant ma vie se résume à une épée et à un cheval caractériel. 

— Tu oublies l’amitié indéfectible de tes camarades !

— Je ne l’écarte pas, mais tu connais comme moi la versatilité de l’humain. Pour des raisons d’état, de croyance ou de position, l’amitié pèse peu dans la balance du pouvoir. Tu sais tout autant que moi que les jaloux et les mesquins encerclent Henri et pour se concilier les faveurs des puissants, il ne reculera devant rien, quitte à sacrifier des compagnons. 

— Tu te trompes Harald. Henri connaît ses intérêts et ses amis. Au contraire d’autres avant lui, il trace son chemin en s’entourant de fidèles alliés et non de fourbes qui peuplent la cour. Il récompense ceux qui le méritent, non par obligation, sois-en certain. Je suis heureux de voir que tu prends ton rôle de seigneur de Silkoch à cœur malgré les circonstances particulières qui t’y ont mené. D’ailleurs…

John hésita une seconde, agrippa le bras d’Harald et l’immobilisa au milieu de la ruelle.

— Me procurerais-tu le gîte et le couvert pendant quelques jours ? 

— Sous ma tente ? Une damoiselle se montrerait-elle plus intrépide que les autres ? se moqua Harald. 

— Que nenni. J’aspire comme toi à goûter à un repos bien mérité loin de la cour et de ses intrigues et je ne connais pas Silkoch que l’on dit majestueuse. De plus, Hugo a excité ma curiosité à propos de ce… Duncan. 

— Et le roi souhaite vérifier que la gardienne du Nord est soumise et à sa botte !

— Peut-être en effet m’en a-t-il glissé un mot à l’oreille, rit de bon cœur John, les yeux pétillants de malice face au mécontentement d’Harald. Avoue que la reddition des habitants d’une forteresse que l’on prétendait irréductible et cela en quelques semaines est pour le moins surprenante, et cela sans batailler alors que depuis des mois les escadrons étaient harcelés et massacrés. 

Harald haussa les épaules et reprit sa marche, pensif. 

— Je reconnais que les vipères nichaient bien là, prêtes à nous assassiner. L’accueil de Duncan ne permettait pas d’ignorer ses intentions belliqueuses à notre égard ou son envie d’en découdre. Il s’est montré combatif et rusé et je doute toujours de sa loyauté. 

— Dans ce cas, pourquoi ne l’as-tu pas pendu haut et court pour acte de trahison ? 

— Peut-être aurais-je dû m’y résoudre, soupira-t-il. 

— Quelle raison t’a-t-elle poussé à le garder en vie ? Et qui plus est à Silkoch. Il te suffisait de le bannir à défaut de l’occire.

Un sourire sarcastique éclaira le visage d’Harald. 

— Ne dit-on pas qu’il est préférable de tenir ses ennemis près de soi pour les surveiller plutôt que les éloigner et en subir les conséquences ? N’est-ce pas la politique d’Henri ? 

Le rire de John ricocha sur les murs de pierres des maisons de la ruelle où ils déambulaient. 

— Sans doute. Il n’en demeure pas moins que de se débarrasser de ses rivaux résout aussi certaines situations délicates.

— Éliminer Duncan n’aurait pas consolidé nos positions, au contraire. Les hommes lui accordaient une confiance aveugle et certains se seraient sacrifiés sans rechigner. D’après ce que nous avons pu découvrir, il gérait le domaine depuis la mort de Woolton, voire bien avant. Tous le considèrent comme… leur maître ou protecteur. 

— Est-ce la raison pour laquelle tu ne l’as pas tué lors de votre duel ? Hugo prétend que vous avez conclu un pacte suite à ce petit affrontement. 

— Je vois qu’Hugo a la langue bien pendue ! Que t’a-t-il dit d’autre ? 

— Que Duncan et Lady Kathleen paraissaient très proches et que grâce à ta femme vous avez évité d’être massacrés à votre arrivée. 

— C’est un fait. Duncan et elle se connaissent depuis l’enfance. Sans la présence de Kathleen, nous ne discuterions pas ici du bien-fondé ou non de mes décisions, maugréa Harald, irrité par le reproche muet de John. Lawless semble satisfait de l’aide apportée par Duncan et les conflits sont désormais oubliés grâce à notre organisation, certes insolite, mais profitable à tous et surtout à Henri. Les revenus augmentent, les récoltes sont abondantes et les hommes, malgré nos dissensions passées, s’engagent sous la bannière de Silkoch pour honorer leur souverain sans que nous ayons à les y contraindre par la force. 

— Autrement dit, cet homme est un ange de miséricorde. Je suis impatient de le rencontrer, ironisa John, un sourire féroce agrippé aux lèvres. 

— Puisque tu t’invites à Silkoch, nous exaucerons tes vœux. Tu pourras par toi-même évaluer la situation et en rendre compte au roi, répliqua Harald d’un ton aigre. 

— C’est bien mon intention, mon jeune ami. Non pas que je doute de ta loyauté ou de tes capacités à éradiquer l’ennemi de ce bastion de renégats, mais bien parce que ma curiosité est piquée au vif. Je désire voir de mes propres yeux cette forteresse que l’on prétend imprenable et mesurer jusqu’à quel point son emplacement se révèle stratégique pour nous. Lovell a fui dans le nord et nous devons rester vigilants. Il a plus d’un tour dans son sac et voue à Henri une rancune tenace. Silkoch se trouve en première ligne si Jacques d’Écosse décide de revendiquer Berwick et le comté de Northumberland comme par le passé et ce satané Lovell se montre persuasif lorsqu’il s’agit de défier Henri. De plus, je serais enchanté de revoir Lady Kathleen. Comment se porte-t-elle ? Pouvons-nous espérer bientôt accueillir parmi nous un nouveau comte de Silkoch ? 

La mine renfrognée d’Harald avertit John de la sensibilité du sujet. 

— Pas à ma connaissance, grommela le chevalier. Et tu n’auras pas l’occasion de déposer tes hommages à ses pieds. Elle a rejoint une de ses amies sur le point d’accoucher et reviendra à Silkoch avant l’hiver, je suppose. 

— Voilà bien qui me désole ! J’aurais aimé discuté avec elle et en découvrir un peu plus sur Silkoch et pourquoi pas sur ce Duncan que tu dis qu’elle côtoie depuis l’enfance. 

— Lui arracher deux mots se révèle aussi difficile que de faire parler un muet. Tu auras plus de chance avec les domestiques ou les villageois. Et encore ! 

— Dans ce cas, je chercherai les informations à la source. Quelques pintes de bière délient toujours les langues les plus lourdes. Ton Duncan me semble être un adversaire de choix et je me fais fort de lui tirer les vers du nez. 

— Je doute que tu en obtiennes quoi que ce soit. Cet homme est rusé et méfiant. Il détourne les revenus du domaine depuis des mois et jusqu’à présent Lawless n’a pas trouvé de preuves pouvant l’incriminer. 

— Volerait-il la couronne ? 

Harald secoua la tête de droite à gauche, indécis. 

— Nous le craignons sans pouvoir le certifier. Étant donné l’étendue des terres, il est très difficile d’en évaluer les richesses. Le port est à l’abandon depuis des années, les hameaux reculés montrent triste figure et les champs semblent produire à peine de quoi nourrir les habitants. Je ne te parle pas du château en si piètre état que des poules refuseraient d’y demeurer pendant l’hiver. Cependant, à notre arrivée, les greniers regorgeaient de grains et de victuailles tandis que les écuries n’abritaient qu’une dizaine de haridelles. 

— Crois-tu que ce Duncan détournait ce qui de droit revenait à Henri puisque Kathleen était sa pupille ? C’est un acte de trahison qui mérite la corde ou la hache.

— Certes. Malgré tout, il ne semble pas s’être enrichi, à moins qu’il ne cache sa fortune illicitement acquise. À notre arrivée, l’accuser publiquement sans preuve équivalait à poser un couteau sur notre gorge. Avec vingt hommes d’armes, nous ne faisions pas le poids et Henri réclamait la reddition de Silkoch et non les impôts indus. 

— Eh bien, nous en jugerons par nous même mon ami ! clama John d’un ton joyeux. 

Prisonnière de son amour – 28 – Il revient

 

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14 commentaires sur “Prisonnière de son amour – 27 – M’invites-tu ?

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  1. tu vas nous faire mourir d’impatience !!!! j’en peu plus moi c’est trop dur grrr tu aurais pu nous gater et nous mettre 1ou2 épisodes de plus c’est qmm Paques !!!!
    je bouts literallement grrr commence t il a avoir qq sentiments pour son épouse ?? et elle qu’a t’elle fait pendant ces 5 mois ??? aller mets nous qq belles scènes d ‘amour , de tendresse , d’explications entres eux ; qq chose pour assouvir ma notre faim quoi

    Aimé par 1 personne

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